De Jean Clair à Richard Millet, de Charles Péguy à Alain Finkielkraut, de George Steiner à Philippe Muray, on ne compte plus le nombre d’intellectuels inquiets de la disparition des particularités – c’est-à-dire du génie – des peuples au profit d’une mélasse culturelle sans saveur et bon marché.
Publié en février 1925 en Allemagne, « L’Uniformisation du monde », court article de Stefan Zweig, s’inscrit de manière prophétique dans ce corpus et détaille comment l’Europe de l’entre- deux-guerres a cédé aux sirènes du confort que la technique lui promettait. Cela au prix d’un immense sacrifice : l’abandon des coutumes propres à chaque peuple.
Résistance inutile
Pour Zweig, cette uniformisation est un danger car elle nous fait succomber à des « petits plaisirs (intérieurement vides) », lesquels « flattent la passivité de l’individu » pour en faire un « atome d’une violence gigantesque ». L’homme moderne « se laisse ainsi entraîner par le courant qui le happe vers le vide », écrit férocement l’auteur du Monde d’hier. Mais toute résistance frontale est inutile, nous dit Zweig : les forces adverses qui s’opposent à notre léthargie collective sont bien trop nombreuses.
Une liberté qu’il chérissait tant
Reste un seul recours : celui de la fuite intérieure. L’écrivain autrichien propose ainsi de coopérer – en surface – avec le monde moderne et d’adopter ses préceptes afin de cultiver notre individualité, ressource essentielle à une liberté qu’il chérissait tant.
Sans doute Zweig a-t-il ici péché par optimisme. Georges Bernanos, le « désespéré surmonté » – que Zweig avait rencontré au début de l’an- née 1942 au fond de son exil brésilien, quelques jours avant de mettre fin à ses jours –, l’avait parfaitement perçu. En 1947, il écrit, dans La France contre les robots, texte frère de cette Uniformisation du monde : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas tout d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »
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Il n’en reste pas moins que Zweig offre une réflexion d’une grande finesse, non dénuée d’humour, de fantaisie et d’une remarquable actualité que nous ferions bien de méditer… pour le bien de notre vie intérieure.
L’Uniformisation du monde, de Stephane Zweig, éditions Allia, 48 pages, 3,2 euros.
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