Toujours un bonheur de retrouver Pete Docter, prodige du cinéma d’animation et fort d’une humilité extraordinaire alors qu’il a signé quelques-uns des chefs-d’œuvre des studios américains Pixar, qu’il dirige depuis 2018 : Monstres et Cie (2001), Là-haut (2009), Vice versa (2015) ou encore Soul (2020). À 56 ans, le réalisateur, scénariste et producteur n’a pas changé, promenant sa silhouette dégingandée dans les rues d’Annecy, invité par le festival à l’occasion de la sortie en salles d’Elio, signé Madeline Sharafian et Domee Shi, dont il a supervisé la fabrication. Il a été accueilli comme le Messie par un public de fidèles debout, hurlant et applaudissant à tout rompre. Mais il garde la tête froide, avec sa bienveillance, son exaltation et son énergie communicatives.
Le JDD. Déjà trente ans que Pixar a sorti son premier long métrage animé, Toy Story (1995). Que ressentez-vous ?
Pete Docter. En toute honnêteté, c’est très difficile de m’en convaincre. J’ai l’impression que cela ne fait pas si longtemps. Vous m’auriez dit dix ans, je vous aurais probablement crue ! La perception du temps est vraiment étrange. Vous vous rendez compte qu’on travaille sur Toy Story 5, je trouve ça fou ! On a pensé qu’on pouvait accorder encore plus de profondeur à ces personnages si attachants et qui révèlent à chaque épisode une facette inédite de leur caractère. Ils nous représentent en train de vieillir, d’avancer dans la vie. On entretient une relation parents-enfants avec eux, pas évident de les laisser partir ! Woody et Buzz l’Éclair sont uniques et irremplaçables.
Vous vous souvenez du moment où vous avez rejoint les studios ?
Oui, c’était cinq ans avant Toy Story. Je croyais qu’on se concentrerait sur les courts métrages et les publicités, notamment pour des bonbons ou des pastilles contre la mauvaise haleine ! Je m’amusais constamment, comme si mon travail chez Pixar était l’extension de mes études. Je venais de me marier et je me rappelle qu’un matin, j’ai lancé à ma femme : « Je pars à l’école, euh au bureau ! » On découvrait chaque jour de nouvelles choses, motivés par notre sens de l’aventure et notre curiosité. Nos créations étaient le prolongement de notre état d’esprit. Il est arrivé qu’elle m’accompagne ; elle m’attendait dans une salle devant un jeu vidéo et moi je faisais de l’animation. Comme je finissais tard, elle s’endormait. Je la réveillais et on rentrait à la maison pour se coucher. Et rebelote le lendemain. Beaucoup d’investissement, mais aussi de joie.
La suite après cette publicité
Comment êtes-vous tombé amoureux de l’animation ?
Je crois que c’était grâce aux flip books, ces petits livres d’images qui, feuilletés rapidement et en continu, donnent l’impression d’une séquence animée. Mon premier était consacré à Bugs Bunny. Le procédé me fascinait, donc j’ai essayé d’en faire un. Mon père avait une caméra Super 8. Alors qu’aujourd’hui, n’importe quel gamin piquerait l’iPhone de ses parents, moi je déroulais la bobine de film et je scrutais chaque vignette pour observer l’évolution de l’action. Je me suis demandé si je pouvais transposer le principe du flip book sur un écran. Alors que je cogitais là-dessus, j’ai eu mon baccalauréat et je tournais des courts métrages pour le plaisir dans ma chambre. Mais je suis toujours resté attaché au dessin traditionnel à la main. Je savais que je m’y consacrerais tôt ou tard.
« Je prends sur moi quand je dois m’exprimer en public »
Quel petit garçon étiez-vous ?
Terrorisé par les interactions sociales ! Encore maintenant, je prends sur moi quand je dois m’exprimer en public. Je me souviens que j’avais toujours peur de dire quelque chose de travers et que mes camarades de classe me jugent. J’ai vite admis que c’était plus facile pour moi de dessiner une personne plutôt que de discuter avec elle. Après, je veux me connecter aux autres. Regardez les marionnettistes : ils préfèrent transmettre leurs idées par le biais de leur pantin, ils se cachent derrière lui et ne prennent pas de risques. En cela, je m’identifie à Elio, le héros de notre dernier film, qui souffre de ce sentiment d’insécurité et de difficultés à communiquer avec autrui. Ceci dit, je ne partage pas son désir de se faire kidnapper par des extraterrestres. Après, peut-être que ça m’est déjà arrivé et que ma mémoire a été effacée… (Rires.)Une certitude : l’animation s’est bien emparée de moi, car il s’agit d’une passion de longue durée.
Vous aimez créer des mondes ?
Cela fait partie du plaisir permis par l’animation, car l’imagination n’a pas de limites. On franchit une porte et on se retrouve à Monstropolis dans Monstres et Cie (2002). On peut même décrire à l’écran ce qui se passe dans nos têtes dans Vice versa (2015). Le plus difficile, c’est de garantir au spectateur de se projeter. Car la fantaisie ne suffit pas. L’humanité est primordiale. Pour Elio, on s’est référés aux classiques d’Amblin Entertainment, la société de production de Steven Spielberg qui a accouché de Rencontres du troisième type (1977) ou de E. T. (1982). On en a marre des aliens qui nous agressent, nous pillent et nous anéantissent. Je milite pour une approche pacifique.
Comment faites-vous pour repousser sans cesse les limites, toujours en quête d’excellence ?
Le secret, c’est d’engager les bonnes personnes. On essaie de s’améliorer et, surtout, de ne pas se répéter ou raconter les mêmes histoires. Plutôt de proposer quelque chose de différent. Parfois, on se laisse tenter par la solution de facilité : et si on recourait à tel effet spécial qui a fonctionné sur tel film ? Puis on se ravise : il est daté, on va chercher à le perfectionner avec des outils inédits. Voilà ce qui donne du sens à nos vies : on met toute notre énergie à fournir le meilleur de nous-mêmes, on a confiance en nos capacités pour y parvenir.
Vous allez réaliser de nouveau ?
Je l’espère !
Quels sont vos projets ?
Je commence par Hoppers, de Daniel Chong, un récit original prévu pour le 4 mars 2026, qui met en scène Mabel, une adolescente passionnée par la nature et les animaux qui découvre l’existence d’une technologie inventée par des scientifiques audacieux. Ainsi, comme dans Avatar (2009), de James Cameron, elle transfère sa conscience dans un robot-castor et se rend dans une clairière menacée par la construction d’une autoroute afin d’observer le quotidien dans cet écosystème et de mobiliser ses habitants contre ce périphérique urbain qui va défigurer le paysage. Il y aura aussi Toy Story 5, d’Andrew Stanton et McKenna Harris [17 juin 2026, NDLR] : l’aventure continue mais, cette fois, les jouets sont délaissés par Bonnie, 8 ans, au profit d’une tablette, car les écrans envahissent la vie de tous les enfants d’aujourd’hui. Enfin, dans Gatto, d’Enrico Casarosa [été 2027], on suivra les péripéties d’un chat noir à Venise…, pas pratique quand on ne sait pas nager comme lui ! Et je vous annonce pour 2028 Coco 2, d’Adrian Molina et Lee Unkrich, ainsi que Les Indestructibles 3, de Peter Sohn. Vous voyez, on a largement de quoi s’occuper.
Source : Lire Plus






