Retour aux sources paisible et lumineux: si la direction générale n’a jamais quitté Castres, après un exil parisien, le siège social est revenu pour de bon à la maison. Nous sommes à l’ouest de la sous-préfecture du Tarn, à une encâblure du chantier de l’A69, que l’entreprise a soutenu et qui doit reprendre prochainement.
Dans le bâtiment flambant neuf de 10 000 m² où ont commencé à s’installer 650 collaborateurs du groupe, on met la dernière main aux open spaces modulables et on s’apprête à déployer tous ses atours : le patio lumineux, la salle de sport, le restaurant d’entreprise… C’est le nouveau siège, à l’ossature en bois et au label haute qualité environnementale, des Laboratoires Pierre Fabre, premier employeur privé du Tarn. Le groupe a réalisé un chiffre d’affaires de 3,1 milliards d’euros en 2024, en croissance de 9,5%, pour 70% à l’international, dans 120 pays, mais il reste bien enraciné : plus de la moitié de ses 10 200 salariés travaillent en France et près de 90 % de sa production y est réalisée.
Pérennité locale
La mémoire de « Monsieur Fabre» est présente et visible dans tous les sites du groupe. Le fondateur éponyme était d’abord un pharmacien : Pierre Fabre part d’une officine castraise, place Jean-Jaurès, en 1951. C’est là qu’il met au point son premier succès : Cyclo 3, un veino-tonique à base de petit houx, arbrisseau local. L’intuition est bonne, la formule marche, il crée son propre laboratoire, recrute, se développe… Plus de soixante-dix ans plus tard, son œuvre lui survit : sans enfant, il a légué en 2008, cinq ans avant sa mort, son entreprise à une fonda-tion, reconnue d’utilité publique. Elle est l’actionnaire ultra-majoritaire du groupe. Au domaine d’En Doyse, à Lavaur, havre de paix qui abrite le siège de la fondation, le président Pierre-Yves Revol détaille ce modèle atypique, devant un mur de photos de personnalités venues en visite, dont plusieurs présidents de la République.
Bernard Carayon, le maire, alors député du Tarn, avait œuvré pour que le Parlement permette « cette structure garante de l’indépendance et de la pérennité de l’entreprise, unique en France, mais qui suscite l’intérêt d’autres entreprises confrontées au même défi de continuité ». La fondation a d’abord une vocation humanitaire : elle accompagne et finance des programmes dans plus de vingt pays du Sud pour favoriser l’accès aux soins, la formation des pharmaciens, la lutte contre la drépanocytose et l’albinisme, et l’e-santé. Elle soutient notamment le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix en 2018, « mondialement reconnu pour son travail de chirurgie réparatrice auprès des femmes victimes de violences sexuelles en République démocratique du Congo ».
Près de 90% de la production de Pierre Fabre est faite en France
« Pierre Fabre était très attaché à l’idée que ce qu’il a construit n’ait pas servi à rien », confie le directeur général du groupe Eric Ducournau. La pérennité reste locale: « Même s’il est parfois difficile de recruter dans des fonctions très techniques liées à l’industrie ou à la chimie, nous maintenons notre niveau d’emploi en France, presque également réparti entre l’industrie et la logistique pour une moitié, le commercial et la R&D pour l’autre. »
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Avène, une source cévenole
L’innovation est cruciale: le groupe ne se contente pas de son fleuron, l’eau thermale Avène, tirée d’une source cévenole, qui à elle seule a dépassé le milliard d’euros de chiffres d’affaires l’année dernière, mais investit lourdement dans la recherche et le développement, pour 220 millions d’euros en 2024.
La branche dermo-cosmétique d’un groupe qui aime à parler de ses « deux jambes » inclut aussi les marques Ducray ou Klorane et représente 56% du chiffre d’affaires. L’autre pôle du groupe, Medical Care, se consacre à l’oncologie, à la dermatologie et aux maladies chroniques. Éric Ducournau envisage sereinement les années à venir: « La part de l’oncologoie croît chaque année. Il nous faut poursuivre ce pari de notre retour dans la cancé-rologie, de notre développement aux États-Unis et en Chine, et absorber au mieux cette forte croissance. » Avec quel horizon pour la prochaine décennie? « On imagine dépasser les 4 milliards de chiffre d’affaires, rééquilibrer la part du médicament, réaliser plus de 80% de notre chiffre d’affaires à l’international, contre 55% quand Pierre Fabre est décédé…»
Si le groupe a des centres de recherche à Shanghai et à Rio, c’est bien dans la région que bat toujours son cœur. On le mesure en passant en revue les principaux sites, à commencer par son centre d’innovation à l’Oncopole de Toulouse, d’où l’on aperçoit le téléphérique urbain. Dans les laboratoires ultra-modernes sont réunies toutes les équipes de recherche et de développement, « au service de toutes les peaux, même les plus sensibles ». Une manière de favoriser le transfert d’expertises puisque la recherche dermo-cosmétique applique une approche médicale à ses produits. Quant à l’oncologie, la recherche s’appuie sur de nombreux partenariats avec des biotechs, « le succès appelant le succès », note Éric Ducournau.
Les routes du Tarn arborées de platanes nous conduisent au site de production de Soual, où 5 500 panneaux solaires, couvrant 12 000 mètres carrés devraient permettre au site de fonctionner à 100 % grâce aux énergies renouvelables, l’année prochaine. Le long des couloirs qui mènent aux 30 lignes de production, on observe les grands principes de la maison, détaillés sur des panneaux qui indiquent la recette d’un mantra, « l’amélioration continue ». Après le passage par un sas et dans une tenue stérilisée, on admire la fabrication et le conditionnement millimétré des produits dermo-cosmétiques. Un peu plus loin, à Cambounet-sur-le-Sor, on s’émerveille du conservatoire botanique, où sont conservées et étudiées des espèces en voie de disparition.
Dans le domaine de 6 hectares qui entoure une maison de maître, on passe sans transition de l’humidité de la serre tropicale à la sécheresse de la serre désertique: ce travail n’est pas seulement celui d’un musée, il est étroitement lié à l’activité de Pierre Fabre. Les deux tiers du chiffre d’affaires du groupe proviennent de produits fabriqués avec des actifs naturels… Comme le produit originel de son fondateur : la boucle est bouclée, de la petite officine à la conquête du monde. Si le Tarn sait s’exporter, le Castres olympique ne l’a pas emporté, samedi dernier à Toulon, où une place en demi-finale du championnat de France de rugby était en jeu… Partie remise ! Présidé, comme la fondation, par Pierre-Yves Revol, le club quintuple champion de France a pour actionnaire majoritaire le groupe et son stade s’appelle… Pierre-Fabre, bien entendu.
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