Steve Bannon a enfin pu déjeuner avec Donald Trump. Un rendez-vous loin d’être anodin. Maintes fois repoussé à cause d’une grippe de l’ancienne éminence grise du président, tombée en disgrâce en 2017, ce tête-à-tête s’est tenu jeudi dernier à la Maison-Blanche, en plein cœur du bras de fer entre Israël et l’Iran, alors même que Trump n’avait toujours pas tranché sur une éventuelle intervention militaire. En retrouvant celui qui, il y a tout juste dix ans, l’avait propulsé en politique, Trump renouait avec cette frange populiste qu’il connaît bien : celle qui rejette l’héritage néoconservateur et les aventures militaires à l’étranger. Depuis sa prise de fonctions en janvier, jamais le président n’a eu à composer avec une droite aussi fracturée. Le voilà jouant les équilibristes entre va-t-en-guerre et isolationnistes.
Il n’y a pas si longtemps, la question aurait paru obscène. Se battre pour Israël ? Évidemment ! Pour la seule démocratie du Moyen-Orient, l’allié indéfectible, avant-poste de la civilisation occidentale au cœur du chaos. Mourir pour contenir l’Iran ? Bien sûr ! Pour empêcher les mollahs d’accéder à la bombe, pour honorer une alliance stratégique née sous Truman. George W. Bush, John McCain, Lindsey Graham : tous auraient signé sans hésiter. Défendre Israël relevait du réflexe moral, stratégique et religieux.
Des think tanks influents comme l’American Enterprise Institute (AEI) ou la Foundation for Defense of Democracies (FDD), des figures comme l’ex-conseiller à la sécurité nationale John Bolton ou le sénateur Tom Cotton, et l’appui d’une presse conservatrice alignée faisaient de l’Iran une menace existentielle pour Israël, certes, mais aussi pour tout l’Occident.
Aujourd’hui, certains cercles néoconservateurs s’emploient à réanimer cette rhétorique. Nikki Haley, toujours sur la ligne d’un interventionnisme musclé, ne cache pas son souhait de voir les États-Unis frapper l’Iran. Et puis il y a le noyau dur des évangéliques, spécialement dans le Sud conservateur. Là, dans la Bible Belt, le soutien à Israël est un dogme. Le drapeau de l’État hébreu est souvent hissé sur les estrades des megachurches, à côté de la bannière étoilée. Les prédicateurs y relaient une lecture biblique des événements. Pour eux, aider Israël à frapper l’Iran, c’est hâter le retour du Christ. Mike Pence, le télévangéliste John Hagee et plusieurs élus du Freedom Caucus au Congrès appellent ouvertement à une aide militaire directe à Israël, jusqu’à envisager l’envoi de troupes ou une participation active à des frappes aériennes. Un discours qui sonne de plus en plus creux dans une nation marquée au fer rouge par l’Irak et l’Afghanistan. Le patriotisme sacrificiel d’hier s’est mué en méfiance sourde : vingt ans de guerre ont laissé des milliers de morts, des trillions de dettes et le chaos.
Sa base applaudit Israël… tant que cela ne coûte ni dollars, ni sang
Cette ligne, jadis dominante, est désormais assiégée de toutes parts. Spécialement par les « nationalistes » trumpistes, pour qui l’idée d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient est impensable. Trump lui-même entretient une ambiguïté stratégique. Son soutien verbal à Israël est total, mais il rejette les endless wars, ces guerres sans fin. Il se vante d’avoir éliminé le général Soleimani, tout en rappelant qu’il a retiré les troupes de Syrie. Sa base applaudit Israël… en tout cas, tant que cela ne coûte ni dollars, ni sang américain. Envoyer des boys du Kentucky mourir pour un conflit à 6 000 miles de là ne trouve plus d’écho.
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Ce qui, autrefois, était considéré comme de l’isolationnisme est désormais vu comme du patriotisme. Plus tôt dans la semaine, lors d’un événement organisé par le Christian Science Monitor, le même Steve Bannon résumait la pensée de cette nouvelle droite : « Mon mantra aujourd’hui : ce sont les Israéliens qui doivent finir ce qu’ils ont commencé. Nous ne pouvons pas nous permettre un nouveau bourbier comme l’Irak. » Autre fervent critique d’une implication américaine, l’ex-vedette de Fox News Tucker Carlson, qui reste très populaire chez les trumpistes. Le journaliste, désormais aux commandes de son propre podcast, se montre catégorique : « Les États-Unis ne devraient en aucun cas participer à une guerre avec l’Iran. Pas de financement, pas d’armes américaines, pas de troupes sur le terrain. » Accusant même, dans sa newsletter, certains responsables politiques républicains à Washington d’avoir trahi leurs électeurs : « Ils savaient que ces attaques auraient lieu… Ils ne peuvent pas prétendre être pour l’Amérique d’abord et dire qu’ils n’ont rien à voir avec cela ! »
Au Congrès, députés et sénateurs ont bien sûr les yeux rivés sur les élections de mi-mandat de 2026. Figure de l’aile trumpiste la plus fervente, la représentante de Géorgie Marjorie Taylor Greene s’est alignée sur cette vision isolationniste. « Les interventions étrangères et les changements de régime mettent l’Amérique “en dernier’’, coûtent des vies innocentes et finiront par précipiter notre ruine », fulmine-t-elle, dénonçant au passage les « faux Maga » : « Tout le monde voit désormais qui sont les véritables America First, et qui ne l’a jamais vraiment été… »
Peu connu en Europe mais redouté à Washington, Thomas Massie, élu du Kentucky depuis 2012, est l’un des derniers Mohicans libertariens du Congrès. Fidèle de Ron Paul, il ne croit ni aux guerres lointaines ni aux pouvoirs sans contrôle, et vient de déposer une motion rappelant que seul le Congrès peut déclarer la guerre, pas un président sous pression. L’initiative, passée sous les radars des médias, a été applaudie par l’aile America First. Trump se retrouve aujourd’hui seul à devoir arbitrer une guerre parallèle qu’il n’a pas choisie : celle d’une droite qui ne parle plus d’une seule voix.

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