
Gare à celui qui, en Arménie, s’en prend à l’Église apostolique. Aussi vieille que le pays lui-même, l’inébranlable institution fait figure de deuxième pouvoir au sein de cette démocratie précaire. Mais Nikol Pashinyan, affaibli depuis la perte du Haut-Karabagh en 2023 face à l’Azerbaïdjan, a peut-être franchi la ligne rouge, jeudi, en faisant arrêter l’archevêque Bagrat Galstanyan. Figure de l’opposition, le prélat est accusé d’avoir fomenté un coup d’État afin de renverser le pouvoir en place. Si Erevan accuse le religieux d’avoir préparé des actions terroristes, ce nouveau coup d’éclat fait suite à des semaines de tensions entre Pashinyan et l’Église arménienne, la seconde reprochant au premier ses rapprochements diplomatiques avec la Turquie et l’Azerbaïdjan.
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Car le Premier ministre, dont l’armée a été doublement humiliée en 2020 et 2023, est en plein volte-face politique. Après avoir acté la mainmise de l’Azerbaïdjan sur le Haut-Karabagh, territoire peuplé d’Arméniens depuis des siècles, Nikol Pashinyan s’est tourné vers Ankara. Et Erdogan lui fait miroiter de nouvelles perspectives économiques. Construction de chemins de fer, libéralisation des échanges, meilleure intégration de l’aquaculture arménienne, la Turquie rêve d’asseoir son contrôle sur le Caucase, et l’Arménie, défaite et affaiblie, doit lui servir de corridor économique avec l’Azerbaïdjan. « C’est une vassalisation en bonne et due forme », jure Franck Papazian, coprésident du Conseil national de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF). Membre du parti d’opposition Fédération révolutionnaire arménienne (FRA), Papazian voit dans la normalisation des relations arméno-turques l’ombre de Bruxelles. « L’Union européenne veut confier la gestion du Caucase à la Turquie, explique le Franco-Arménien, mais l’Arménie ne peut pas courber l’échine et se comporter comme le vaincu ! »
À moins d’un an des élections législatives, les prises de position de Pashinyan lui valent le courroux de l’opposition, et le Premier ministre, au pouvoir depuis 2018, pourrait bien perdre le prochain scrutin. Au centre de la contestation, le rapprochement de circonstance entre les milieux nationalistes et religieux, soutenus par des personnalités arméniennes de premier plan.

Le 18 juin dernier, le puissant homme d’affaires arméno-russe Samvel Karapetyan était interpellé et placé en détention. Il est accusé d’avoir appelé au renversement du gouvernement. Au JDD, son avocat, Aram Vardevanyan, dénonce une « persécution politique » et le « muselage de toutes les voix dissidentes ». Mais certains évoquent une tentative d’ingérence russe, dont l’alliance avec l’Arménie a été dénoncée dès 2020 par Pashinyan, désireux d’un rapprochement avec l’Europe. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a d’ailleurs affirmé « suivre de très près » l’arrestation de Karapetyan, dont une partie de la fortune repose en Russie. Moscou cherche-t-il à mettre en place un nouveau gouvernement qui lui serait plus malléable ? Franck Papazian balaye l’idée. « De fait, le renversement d’alliance opéré par le Premier ministre n’a pas bénéficié à l’Arménie, et aucune puissance occidentale n’est venue en aide aux Arméniens du Karabagh. Mais accuser l’opposition d’être à la solde de la Russie est ridicule, nous sommes patriotes, pas des agents d’influence. »
La Turquie rêve d’asseoir son contrôle sur le Caucase
En attendant, la répression de l’opposition continue et les arrestations ne se tarissent pas. Vendredi matin, des policiers cagoulés sont entrés à Veharan, la résidence de Garéguine II, le chef de l’Église arménienne. L’archevêque Mikael Adjapahian a été arrêté malgré des heurts entre ecclésiastiques et forces de l’ordre.
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Nikol Pashinyan a promis d’avoir la tête du Katolikos, dont l’influence lui fait chaque jour un peu plus d’ombre. Empêtrée dans une crise institutionnelle, Erevan évoque un « complot criminel-oligarchique-clérical » qu’il faut mettre au pas. Nation la plus pauvre du Caucase, entourée par des voisins aux desseins prédateurs, l’Arménie est au carrefour de l’histoire, entre réconciliation régionale et tentation autoritaire. Pendant ce temps, Européens et Américains ont les yeux rivés vers l’Ukraine et le Moyen-Orient, et le destin des Arméniens pourrait bien se jouer indépendamment des chancelleries occidentales.
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