Nacer Bouhanni, André Greipel et Warren Barguil ont évolué sous les couleurs de l’équipe dirigée depuis 2012 par Emmanuel Hubert, tout comme la star colombienne Nairo Quintana qui, lui, n’aura pas laissé que de bons souvenirs… Aujourd’hui, l’expérimenté Arnaud Démare ou le très talentueux Kévin Vauquelin portent le maillot de la formation française. Créée il y a 20 ans sous le nom de Bretagne-Jean Floc’h, la structure a grandi jusqu’à rejoindre en 2023 le niveau WorldTeam, l’équivalent de la première division mondiale. Mais ses deux principaux sponsors, le Crédit Mutuel Arkéa et la chaîne hôtelière d’origine Brestoise B&B ont officialisé cette semaine leur retrait à la fin de la saison. En comptant le staff technique, la section féminine et les jeunes, ce sont près de 150 emplois qui risquent de disparaître.
Le JDD. L’équipe est-elle réellement menacée de fermeture ?
Emmanuel Hubert. Clairement. Mais je tiens d’abord à remercier tous nos partenaires depuis que je dirige cette entité. Une équipe vit à 95 % de financements privés. Arkéa est resté presque dix ans en comptant la période Fortuneo [filiale bancaire en ligne du groupe breton de banque et d‘assurance, NDLR]. L’arrivée de B&B [il y a deux ans] nous a permis de franchir un pas supplémentaire. Ces partenariats arrivent à échéance au 31 décembre. Ce qui veut dire que l’équipe est menacée d’arrêt.
Quel budget annuel recherchez-vous ?
Autour de 18 ou 19 millions d’euros. D’autres équipes françaises tournent entre 25 et 30 millions. Mais même avec ces budgets, les équipes françaises sont hors-jeu par rapport à UAE [où évolue le champion slovène Pogacar] ou Visma [la formation du Danois Vingegaard et du Belge van Aert]. Il suffit de regarder le « ranking » [le classement sportif de l’Union Cycliste International]. La première formation française, Decathlon AG2R La Mondiale, est 11e, Groupama FDJ est 14e, Cofidis 16e. Nous, on est 19e et TotalEnergies 23e.
La suite après cette publicité
Cela illustre les difficultés économiques du vélo ?
Il faut revoir le business model. On est en concurrence avec des mécènes étatiques [les Émirats arabes unis sont derrière UAE, le royaume de Bahreïn finance Bahrain Victorious et le Kazakhstan soutient Astana]. Ce sont, entre guillemets, des puits sans fond. Ce n’est plus rationnel. Attention, si demain un tel sponsor étatique me dit : « Manu, on va te donner 50 ou 60 millions d’euros », je ne vais pas crier au feu ! Mais voilà, aujourd’hui, il y a cette complexité concurrentielle. C’est une sorte de course à l’échalote. Moi, quand je demande à un sponsor classique 20 millions d’euros, il me regarde avec de grands yeux en me répondant : « C’est beaucoup d’argent ».
Quelle date butoir vous fixez-vous pour trouver de nouveaux partenaires ?
J’ai jusqu’au 31 décembre. C’est la théorie. De façon réaliste, et surtout par loyauté par rapport aux salariés, si à la fin du Tour de France, il n’y a pas un sponsor dans les tuyaux, ça va être compliqué. Je me souviens de Jean-René Bernaudeau. Il y a dix ans, il avait trouvé son nouveau partenaire, Europcar au mois d’octobre. C’était exceptionnellement tardif. Après, en redevenant une équipe avec un budget plus petit, davantage éloignée du très haut niveau, je peux me laisser plus de temps. Mais c’est le chien qui se mord la queue parce que même si un sponsor me donne trois, quatre ou cinq millions d’euros, ce qui est déjà beaucoup d’argent, il va me demander : « Vais-je faire le Tour de France ? ». Et je serai obligé de lui répondre : « Vous ne mettez pas assez d’argent » [Seules les équipes WordTeam ont l’assurance de participer à la Grande Boucle]. Serais-je capable de repartir en « Continentale » [l’équivalent de la 3e division] ? Si ça sauve la structure et le maximum de personnes, peut-être. Même si je ne réfléchis pas comme ça. Je vise toujours le très haut niveau.
Que dites-vous à vos près de 150 employés ?
J’ai dit à tout le monde de se sentir libre. C’est tout à fait normal qu’ils téléphonent à droite, à gauche pour trouver du boulot. On est comme sur un bateau aujourd’hui. C’est moi qui partirai le dernier. Et si je pars, ce ne sera pas pour remonter une équipe à côté ou retourner dans une équipe existante. C’est tout juste impossible. Je tiens à dire aussi qu’il s’agit de 150 salariés. Dans les équipes étrangères, il y a des travailleurs indépendants. Ce qui leur permet de ne pas payer les charges sociales.
Finalement, devenir une équipe de niveau WorldTeam, n’était-ce pas trop grossir ?
Le chemin pris est le bon. Le but du jeu, c’est toujours d’augmenter le niveau et non pas de régresser. Mais ça coûte de plus en plus cher…
« Kévin Vauquelin ne va pas attendre éternellement qu’on trouve un sponsor »
Ce qui est paradoxal, c’est qu’après avoir gagné votre première étape sur le Tour l’année dernière (grâce à Kévin Vauquelin), vous ne trouvez plus de sponsor…
Sportivement, la dynamique est bonne. Ça signifie que le sponsoring ne dépend pas que des résultats sportifs. Il faut peut-être creuser plus profond ce sujet. Il n’y a eu que deux équipes françaises qui ont gagné une étape sur le Tour l’an passé. Nous et TotalEnergies, qui a prolongé jusqu’à l’an prochain. Ça veut dire que fin 2026, Jean-René Bernaudeau [manager général de TotalEnergies] se retrouvera dans la même situation que moi.
Et que penser de Kévin Vauquelin qui, à 24 ans, multiple les belles performances ?
Celui qui l’a découvert, c’est Jean-Philippe Yon, son éducateur au VC Rouen. Il a fait un énorme travail de fond avec lui. Nous, on l’a fait passer professionnel. On lui a inculqué les valeurs familiales de notre équipe. Ses parents sont aussi des gens extraordinaires. Ils lui ont donné une très belle éducation. On lui a fait confiance, on l’a coucouné. C’est un peu notre bébé. Et ce qui m’embête, pour ne pas dire autre chose, c’est qu’il ne va pas attendre éternellement qu’on trouve un sponsor. Il ira voler sous d’autres cieux, même s’il a beaucoup d’amour pour nous. J’ai dit à son père qu’il va être amené à gagner beaucoup d’argent. C’est un vrai bon minot. Il faut le protéger par rapport à des gens qui ne seront pas forcément bienveillants.
Pour revenir à vous, votre métier est-il épuisant ?
Mentalement, oui. Je dirais que mon métier est anxiogène. La durée des partenariats, c’est du court-termisme. On est en quête perpétuelle de sponsor. On n’a pas de sérénité. Mais je ne me plains pas. Il y a beaucoup de métiers plus fatigants. Moi, ça reste quand même une passion. Mais c’est très énergivore et c’est difficile pour la famille. Aujourd’hui, je suis en pleine recherche, je saute sur tous les ballons qui se présentent à moi.
Source : Lire Plus






