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Société
Christine Kelly
30/06/2025 à 16:25

Je n’ai pas réellement entendu de voix s’élever pour défendre cette identité créole que certains veulent nous voler. Lorsque j’étais enfant, mes parents m’interdisaient de parler le créole. C’était ainsi. Je ne comprenais pas pourquoi. Le créole n’était pas autorisé dans l’administration. C’était une preuve de respect que de parler le français et de s’appliquer à l’exprimer partout. C’était une preuve de savoir-vivre et d’éducation. Mes parents ne nous adressaient jamais la parole en créole, mais il nous arrivait, à nous, enfants, de les entendre s’exprimer entre eux, ou bien c’étaient mes grands-parents qui, eux, ne parlaient que le créole. En une génération, l’utilisation de la langue a tellement évolué. C’est dans la cour de récréation que mes petits camarades se faisaient un plaisir de m’apprendre certains mots.
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Aujourd’hui, le créole est devenu une langue officielle et reconnue en Haïti, depuis 1987, grâce à la Constitution haïtienne qui l’établit comme l’une des langues officielles du pays, avec le français. Le créole a son dictionnaire ; il est enseigné aux États-Unis depuis de nombreuses années. Je me souviens de Maryse Condé, écrivaine guadeloupéenne reconnu pour ses contributions à la littérature francophone, qui a joué un rôle essentiel dans la mise en lumière de l’identité créole, la rendant accessible à un public plus large. Elle avait enseigné la langue créole aux États-Unis. À travers son enseignement, elle a contribué à sensibiliser ses étudiants à la richesse de la culture créole et à l’importance de la préservation de cette langue. J’ai très vite appris, enfant, à m’exprimer dans cette langue, devenue ensuite une langue officielle, même si elle restait souvent utilisée pour faire passer ses émotions. Si je la parle couramment, je n’ai jamais réussi à m’adresser à mes parents en créole. Les langues qui étaient considérées comme régionales dans mon enfance ne devaient pas briser la cohésion, la force, l’unité de la France. Une langue pour tous faisait nation.
Le créole, une identité, une histoire
C’est à un colloque sur la francophonie que Jean-Luc Mélenchon a récemment affirmé que le français devrait être considéré comme une langue créole, fruit d’un mélange complexe. Ce n’est pas la première fois que le chef des Insoumis s’approprie le mot créole pour en faire une nouvelle identité, comme si le créole n’avait ni définition, ni histoire, ni identité, ni racine, comme si le créole pouvait revêtir une nouvelle identité, la sienne, sa vision, son appropriation. Le créole est, au contraire, l’affirmation d’une identité forte. La langue créole est née dans le contexte historique des colonisations et du commerce des esclaves, du XVIe au XIXe siècle. Elle s’est formée à partir de langues européennes : français, anglais, portugais, espagnol, néerlandais, mélangées aux langues africaines et amérindiennes dans les colonies. Le créole n’est pas un français « appauvri » mais une langue autonome. À Haïti comme aux Antilles, il constituait une forme de résistance culturelle contre le colonialisme.
La langue est devenue, petit à petit, le vecteur d’une certaine « négritude ». Ce concept, fondé dans les années 1930 par Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et d’autres, célèbre l’identité noire et valorise la reconnaissance des cultures africaines et afro-descendantes. Pour Césaire, la langue créole est un vecteur essentiel dans cette affirmation identitaire et culturelle. Le créole y est vu non seulement comme langue, mais aussi comme mémoire vivante et symbole de la résistance. Patrick Chamoiseau, écrivain martiniquais et théoricien de la créolité, développe ce concept qui valorise la langue créole comme fondement d’une identité plurielle. Selon lui, la créolité dépasse l’opposition simpliste entre le français et le créole.
Il ne peut pas être l’avenir du français
Les créoles, haïtien, martiniquais, guadeloupéen ou guyanais, ont chacun leurs propres spécificités linguistiques et culturelles, généralement influencées par la culture locale et les réalités historiques de chaque région, mais avec une base commune. Il m’a fallu une semaine, par exemple, pour comprendre le créole seychellois. Le français est une langue romane, codifiée, avec une longue histoire littéraire et une grammaire complexe. Le créole, lui aussi, a son histoire, sa grammaire, sa phonologie et son vocabulaire qui diffèrent largement du français, bien plus qu’une langue de contact ou un simple dérivé. Il incarne ces quatre points : colonisation, esclavage, résistance, affirmation culturelle. Trop d’intellectuels antillais se sont battus pour faire émerger cette richesse, montrant que le créole est un vecteur essentiel de mémoire pour ne pas le laisser devenir l’avenir du français. Reconnaître cette spécificité, c’est respecter les peuples qui le portent et l’histoire singulière qu’il exprime. Reconnaître ses racines pour mieux faire nation. Connaître son identité pour mieux porter des fruits. Ne nous laissons pas enlever nos racines. Pas de racines, pas d’arbre, pas de fruits, pas de cohésion nationale.
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Les racines ne sont pas antinomiques avec la cohésion nationale
Les racines ne sont pas antinomiques avec la cohésion nationale, et les Antillais sont les exemples parfaits de cette démonstration de double appartenance pour la plupart, patriotes français et enracinés dans leur histoire, même difficile. Si le créole est apparu dans un contexte de colonisation et de résistance culturelle, on se demande aujourd’hui qui est le colonisateur, qui est le colonisé dans la vision de Jean-Luc Mélenchon.
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