Mette Frederiksen est rassurée. Le 28 janvier, la Première ministre danoise était à Paris, reçue à l’Élysée par Emmanuel Macron. Dans sa tournée européenne, elle dit avoir reçu « un très grand soutien » de ses partenaires européens. Tout en manifestant clairement leur inquiétude, les Danois ménagent pourtant Donald Trump. Attaque via des droits de douane prohibitifs ou menaces réelles d’annexion, le président américain laisse lui aussi planer le doute sur ses intentions vis-à-vis de l’île glacée, territoire autonome sous juridiction danoise.
« Je n’ai aucune raison de croire qu’il existe une menace militaire contre le Groenland ou le Danemark », a déclaré Mette Frederiksen, en se voulant rassurante. Cela n’a pas empêché le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, de s’avancer en affirmant que la France pourrait envisager d’envoyer des troupes au Groenland. Mais, franchement, comment imaginer nos soldats face à face avec les GI’s de Trump sur la calotte glaciaire ?
La « terre verte »
Au Groenland, c’est une tout autre ambiance. La lumière du soleil est aveuglante sur les berges du fjord de Kangerlussuaq. Il fait presque chaud sur la côte Ouest de l’île et les icebergs sont présents par centaines. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour la région, cela veut dire que le réchauffement est bien là, durable.
La fabrique de glaçons poursuit son œuvre dans la baie de Disko en relâchant un à un ces monstres blancs dont le plus illustre ancêtre coula autrefois le Titanic. Ici, chaque jour, naissent les plus gros icebergs de l’hémisphère Nord, de quoi alimenter en eau potable une ville comme New York. Dans les terres pourtant, le manteau de glace groenlandais en a pris un coup. En juillet dernier, en un seul jour, il a fondu 11 milliards de m3, un record.
L’Islande a décrété des obsèques officielles pour la fonte d’un de ses glaciers, l’Okjökull, victime du réchauffement. Le Groenland, lui, est plus vert. C’est visible, palpable, jusque dans la pupille des Inuits qui semblent médusés par un si beau temps, comme des Bretons s’étonneraient de trouver une parenté entre leur bord de mer et la Corse après quinze jours sans pluie au mois d’août. Quand, au Xe siècle, le chef viking Erik le Rouge baptisait « Terre verte » cette immense île de l’Arctique, il s’agissait d’une publicité mensongère, destinée à leurrer les colons scandinaves pour qu’ils viennent s’y installer.
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Ce qui ressemblait à une blague, a pris de la consistance à mesure que Donald Trump martelait son idée.
Aujourd’hui, ce vert est le signe du premier réchauffement climatique dans l’histoire qui porte la marque de l’homme. La colonie fondée par Erik le Rouge compta jusqu’à 2 000 membres. C’est depuis le Groenland que Leif Erikson, fils d’Erik le Rouge, partit conquérir le Vinland et découvrir l’Amérique. La souveraineté scandinave est ancienne, presque mythique. Les Inuits qui composent la majorité des quelque 56 000 habitants ne sont arrivés sur l’île qu’au XIIIe siècle.
Ce qui ressemblait à une blague, a pris de la consistance à mesure que Donald Trump martelait son idée. Au départ, ça n’était après tout qu’une vague promesse de campagne. Et puis, le monde entier ou presque pensait que Trump serait battu. Alors pourquoi se soucier d’une des lubies du bouillonnant milliardaire ? Depuis qu’il est élu, c’est une autre histoire. L’affaire a pris une tournure diplomatique intense. Le Danemark a réagi, puis les autorités du Groenland.
Chacun y a été de sa protestation face à la posture impérialiste du Trump nouvellement élu. Certains ont murmuré pourquoi pas, en imaginant les dollars tomber comme des flocons. Trump bluffe-t-il ? se demandaient les autres. Pas du tout, apparemment. Il y a aussi ses velléités sur le canal de Panama, et même sur le Canada, invité à devenir le 52e État des États-Unis… Il voit l’Amérique en grand, en très grand. Mais là où Trump a fait mouche en remettant le Groenland sur la carte du monde, c’est qu’il en a révélé les richesses, liées à la fonte des glaces.
Des ressources à exploiter
Il en a aussi souligné l’importance stratégique dans l’immense bataille des glaces qui s’annonce entre Chinois, Russes et Américains dans les années qui viennent. L’Arctique n’est hélas pas un sanctuaire protégé comme l’Antarctique. Les nouveaux empires, appelons-les ainsi, s’y disputent les routes commerciales stratégiques comme le passage du Nord-Est, libre de glaces une partie de l’année. Moscou a même fait graver ses couleurs au fond de la mer.
Trump a émis l’idée d’annexer le Groenland. Or, cuivre, nickel et autres minéraux, les roches les plus anciennes de la planète – jusqu’à 3,5 milliards d’années – attisent les convoitises, celles d’Elon Musk en particulier et de la « tech », gourmande en métaux rares… Même les Chinois sont en embuscade, par le biais de « faux nez », des entreprises, souvent australiennes, qui leur permettent d’investir masqués.
Derrière les sourires amusés des autochtones, la remarque de Trump a une portée bien plus profonde. Au lendemain de son accession au pouvoir, le Premier ministre du Groenland, Múte Egede, avait insisté sur le fait que l’île ne souhaitait pas devenir américaine, mais qu’elle était ouverte à un renforcement de la coopération avec les États-Unis.
Depuis les années 1970, le pays, peuplé à 80 % d’Inuits, est en proie à un mouvement d’émancipation. C’est aujourd’hui un territoire autonome avec un drapeau. Mais pour se passer définitivement de la tutelle danoise, le Groenland devra-t-il se vendre aux Américains ? Et à quel prix, celui du sacrifice de ses paysages au profit de l’exploitation de ses ressources ? Depuis toujours, les Groenlandais vivaient à la périphérie du monde. Soudain les voilà au centre.
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