Le JDD. Au printemps 2024, vous avez lancé un groupe de travail sénatorial dédié à la surexposition des enfants aux écrans. Quel est son objectif ? Où en sont aujourd’hui ces travaux ?
Laurence Garnier. À l’heure où Paris accueille un sommet international sur l’intelligence artificielle, notre but est de regarder comment, face à la montée en puissance de l’IA, on doit préserver et faire grandir l’intelligence naturelle de nos enfants, en particulier dans l’Éducation nationale. Nos travaux sont réalisés en partenariat avec le chercheur en neurosciences Michel Desmurget. D’ici cinq ans, l’intelligence artificielle représentera 15 % de la richesse mondiale. Notre travail est non pas de savoir si l’on est pour ou contre l’IA, mais bien de savoir comment on accompagne sa montée en puissance dans tous les domaines et en particulier dans l’éducation. Nos travaux se termineront courant fin février, début mars. L’objectif final est d’aboutir à un volet législatif sur ces questions.
Quels sont les enjeux de l’intelligence artificielle dans l’éducation ?
Ils se posent à quatre niveaux. Le premier enjeu est la question de la surexposition des enfants aux écrans. On ne peut pas dissocier l’IA des supports sur lesquels elle se déploie : tablettes, smartphones, ordinateurs. Il faut s’intéresser à l’usage massif des écrans en ce sens. Le consensus scientifique est désormais unanime sur la surexposition des écrans : recrudescence de myopie, d’obésité, de troubles cognitifs, de troubles de la concentration, de troubles des relations sociales, sans parler du harcèlement qui se déroule sur les réseaux sociaux. L’enjeu relève de la santé publique et de la santé mentale.
Le deuxième niveau est l’accompagnement des jeunes face aux opportunités et aux risques que représente l’IA. La ministre de l’Éducation nationale Élisabeth Borne a annoncé des formations à l’IA dans le cadre scolaire pour les élèves de 4e et de 1re. À mon sens, ces annonces vont dans le bon sens. Il faut toutefois faire attention à deux éléments. Premièrement, que ces formations se fassent dans une temporalité adaptée, sans perdre de vue que l’école est d’abord là pour transmettre les savoirs fondamentaux, lire écrire et compter. L’intelligence naturelle reste à mon sens le meilleur rempart et la meilleure opportunité pour mettre à nos jeunes d’utiliser de manière pertinente les outils de l’IA. Deuxièmement, attention aux injonctions contradictoires. On voit que le gouvernement monte au créneau sur l’usage du téléphone portable dans les écoles. Il faudra articuler cette interdiction avec ces formations à l’IA et rester vigilant à ce que tout soit cohérent.
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Le troisième enjeu est l’accompagnement des équipes pédagogiques sur l’IA. Le quatrième enjeu est de savoir comment on construit demain dans l’enseignement supérieur des filières capables de préparer des ingénieurs qui feront de la France un leader en la matière. On forme aujourd’hui environ 15 000 étudiants par an dans ce domaine. Emmanuel Macron évoquait ce dimanche 40 000 à moyen terme. La question est essentielle pour la puissance économique de la France et sa souveraineté.
En ce moment se déroule le sommet sur l’IA. Le sujet de la surexposition aux écrans des jeunes est-il suffisamment abordé ?
Non et je le regrette. L’enfance, l’éducation et l’apprentissage sont les grands absents des discussions de ce sommet.
Une étude de la Fondation pour l’Enfance et de l’Ifop révèle que près de 70 % des parents constatent des effets négatifs des écrans sur leurs enfants comme des troubles de l’attention, du sommeil, du comportement, un manque d’activité physique ou encore d’interaction sociale. Comment protéger les enfants ? La solution réside-t-elle dans la régulation ?
Il faut réfléchir à une forme de régulation voire d’interdiction. Il ne faut pas avoir peur de ces réflexions. L’Australie par exemple fait le choix d’être extrêmement ferme sur un certain nombre d’interdictions pour les jeunes de moins de 16 ans. Il faut également sensibiliser les adultes pour que les parents comprennent que des temps d’écran prolongés, surtout chez les très jeunes enfants, sont dangereux. Aujourd’hui, cette sensibilisation est inexistante.
L’interdiction semble être facile à mettre en place dans l’enceinte scolaire. Mais comment faire respecter ces interdictions dans la sphère privée ?
Prenons l’exemple du tabac. Si un parent veut mettre une cigarette dans la bouche de son bambin, il peut le faire dans son salon. Mais aucun parent en France ne le fait car chacun a conscience du danger. Après la Seconde Guerre mondiale, des verres de vins étaient proposés aux enfants à la cantine. Puis, quand l’école a interdit le vin, les parents, convaincus que c’était quand même bon pour leurs enfants, servaient du vin à la maison. Et puis les mœurs ont changé. On peut faire le même raisonnement avec l’usage du numérique. L’idée est de sensibiliser progressivement à ces dangers jusqu’à ce qu’ils rentrent dans les mœurs.
« L’IA demande de redoubler d’exigences dans l’éducation »
L’Éducation nationale a toujours mis en avant le développement de la pensée critique. L’entrée de l’IA à l’école peut-elle contribuer à créer une pensée aseptisée, à un arrêt de la réflexion ?
Oui, c’est la raison pour laquelle il faut anticiper ces questions. Dans un livre, dans un manuel, la transmission du savoir est très structurée et permet à l’élève de nourrir sa réflexion au fur et à mesure d’un cours donné. Avec Internet, les élèves ont des troubles à assimiler leurs connaissances parce que l’approche de la connaissance est extrêmement morcelée et horizontale. Michel Desmurget le démontre : si vous n’avez aucune connaissance de base sur un sujet donné, en allant sur Internet, vous serez incapable de prioriser ou hiérarchiser des connaissances. On tire parti de ce qu’on trouve sur Internet uniquement si on a déjà des connaissances sur le sujet.
Avec l’IA, le problème est différent. Elle fait l’exercice du cerveau humain, elle agglomère les données, les structures et peut les présenter en chapitres avec une progression. Je pense que l’IA demande, contrairement à ce qu’on pourrait penser en première intuition, de redoubler d’exigences dans l’éducation. L’usage de l’IA va nous obliger à pousser les curseurs aussi vers un apprentissage plus exigeant.
Avons-nous les mêmes craintes avec l’IA aujourd’hui que l’on avait à l’avènement d’Internet hier ?
Oui, on a déjà un peu vécu ces débats. On disait que toute la connaissance serait à portée de main, qu’il ne serait plus la peine d’apprendre. Au contraire, ces outils demandent des cerveaux parfaitement formés pour pouvoir les utiliser dans la pleine mesure de leurs capacités et non comme des remplaçants du cerveau humain. Avec un peu de recul sur l’avènement d’Internet, toutes les technologies ont des bons et des moins bons côtés.
Lors des auditions, on a pu constater que beaucoup d’enseignants reviennent d’ailleurs aux livres papiers plutôt qu’à des manuels numériques. On ne sait jamais trop ce que fait un élève devant sa tablette en classe. Un support numérique implique d’être parasité par des interférences extérieures. Par ailleurs, l’esprit humain apprend mieux sur un support papier que sur un support numérique. Je suis convaincue que l’IA ne remplacera ni l’esprit humain, ni l’accompagnement des enseignants. En revanche, faisons en sorte qu’on s’en serve bien.
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