Lire dans les yeux de Susie Wiles vaut tous les communiqués de presse du monde. La discrète cheffe de cabinet de Donald Trump semble toujours quasi mutique, mais son regard raconte presque à lui seul les coulisses de la deuxième présidence de son patron. Quand ce dernier suit le script et les éléments de langage décidés en amont, Wiles plisse les paupières, l’air soulagé, presque fière devant les journalistes de voir son champion se comporter en Washingtonien (enfin) bien élevé. Quand, recevant le Premier ministre israélien, il annonce vouloir « relocaliser » toute la population de Gaza, évoque la transformation du lieu ravagé par les bombardements en une sorte de Riviera du Moyen-Orient, l’architecte en chef du retour de Trump écarquille brusquement les yeux, comme si son enfant turbulent lui faisait une blague embarrassante.
Trump – on l’avait oublié ces dernières quatre années – n’est bon qu’en faisant du Trump. Avec lui, c’est le coup de poing permanent. Cette ruse faite d’improvisations assumées, de polémiques parfois incongrues. Si le résultat est là, c’est une victoire. Les revers, de toute façon, seront transformés en succès, selon la formule de son ancien avocat Roy Cohn que Trump a érigée en devise : « Attaquer, toujours nier, ne jamais s’avouer vaincu ! » Le non-conformisme était déjà son principal atout il y a quatre ans. Aujourd’hui délestée des pesanteurs politiques, cette audace se trouve en 2025 décuplée. Le Parti républicain est enfin son outil. La Cour suprême, avec six juges conservateurs sur neuf, est dans ses mains…
Les derniers avatars néo-néoconservateurs se sont soit rangés à ses vues isolationnistes, tout en tolérant le cabotinage du personnage, ou, telle Liz Cheney, ont disparu des écrans radars, éliminés sous la mitraille du mouvement MAGA. Surtout, Trump ne se représentera plus. Libéré de sa peur obsessionnelle de perdre, le 47e président est décomplexé. En 2017, on se pinçait le nez devant ses provocations, désormais, on les salue presque comme une méthode de travail. Les discussions compassées dans les couloirs de l’aile ouest de la Maison-Blanche n’ont jamais rien donné sous Biden…
Des résultats, Trump en obtient déjà
Gaza est en ruines, le Hamas, certes affaibli, n’est pas détruit, l’est de l’Ukraine est toujours un champ de mines… Alors ! Le territoire palestinien, détruit, sera évacué et on y élèvera un nouveau Dubaï ? L’Ukraine aura droit à la protection de l’Oncle Sam contre des minerais rares ? Les pays arabes rejettent l’idée mais s’agitent pour trouver des solutions alternatives ; Zelenski trouve intéressante la proposition qui lui est adressée. Dans un cas comme dans l’autre, Trump a fait bouger plus rapidement le curseur sur des sujets cruciaux que son prédécesseur. Chaque provocation finit par devenir une base de travail.
Derrière le folklore trumpien, qui consiste en une succession quasi-interrompue d’ultimatums, d’offres parfois douteuses, voire burlesques, la logique est d’occuper tous les terrains à la fois. Les chancelleries européennes n’y voient rien de rationnel. Trump reprend sa technique du « splash », cet éclaboussement permanent de l’été 2024 où il faisait campagne absolument partout y compris en territoires hostiles, dans les grandes villes démocrates. Avec cette idée : si l’on n’essaye pas, on n’aura pas de résultats. Or, des résultats, il en obtient déjà.
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CNN aboie, la caravane MAGA passe
En businessman, Trump aime enchérir. En promettant d’utiliser la force pour reprendre la gestion du canal de Panama, dont une holding chinoise contrôle deux des cinq ports à l’entrée et à la sortie du passage construit par les Américains, Trump joue à Théodore Roosevelt l’impérialiste et choque le monde par une brutalité qui paraît anachronique. Mais sa rhétorique martiale lui permet d’obtenir, quelques semaines plus tard, du président panaméen que son pays ne renouvelle pas l’accord « Belt and Road », un plan mondial, aussi connu sous le nom « de nouvelle Route de la soie », prévoyant un développement des infrastructures existantes. Trump ne s’embarrasse pas des convenances. Tout le monde sait à Washington qu’il est adepte du shell game, de ce jeu de bonneteau politique que son ex-conseiller – et toujours ami – Steve Bannon appelle « une inondation de zone » pour noyer les médias sous les décisions…
La presse est incapable de suivre. CNN aboie, la caravane MAGA passe. Le schéma des menaces de hausse des droits de douane est un cas d’école. Trump n’a rien obtenu de faramineux. Il le sait. Mexicains comme Canadiens avaient déjà promis, sous Biden, de renforcer leur présence aux frontières et de lutter contre le trafic de Fentanyl. En repoussant de trente jours l’augmentations des tarifs d’importation, il rassure Wall Street, soulage sa base électorale, laisse croire qu’il a réalisé un gain significatif et propose dans la foulée un nouvel épisode du trumpisme pour faire oublier le précédent. Dans ce déluge de décrets présidentiels, de décisions, combien auront un résultat conforme à ce qui est annoncé depuis le bureau ovale ?
Le coup de poing permanent ne se mesure pas en résultats bruts mais en impact immédiat. Dans un temps politique court – la campagne des midterms de novembre 2026 commencera cet été ! – le président n’a d’autres choix que d’aller vite. Bannon appelle ça la « vélocité maximale ». Une guerre éclair sur tous les fronts, volontairement imparfaite, où l’on tape partout en même temps pour compter les points plus tard. Où dans une même phrase il peut être question du Groenland et d’Israël, du prix des œufs à Walmart et des permis de forage pétrolier en Alaska. Essayer, foncer : la Maison-Blanche met enfin la gomme. À une allure qui laisse partenaires et opposants sur le carreau. Asphyxiés par Trump.
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