Le JDD. Vous êtes arrivé à la tête de la Fonction publique dans un contexte tendu après les déclarations laudatives de votre prédécesseur sur Elon Musk. Le climat est-il plus apaisé ?
Laurent Marcangeli. Dès mon arrivée, j’ai pris contact avec les organisations syndicales, je leur ai passé mon numéro de portable personnel et je les ai toutes reçues longuement au ministère pour instaurer un dialogue serein, dans une période où l’on doit faire des économies budgétaires. Nous demandons à tous les Français d’en faire, et naturellement les organisations syndicales voudraient en faire moins, voire obtenir plus. J’assume aussi de ne pas vouloir réformer la fonction publique « contre » les syndicats ou sans eux. Je veux trouver un équilibre. Maintenant que le vote du budget est passé, je vais ouvrir une nouvelle phase.
Comme je l’ai dit aux syndicats, je veux construire avec eux un nouvel agenda social à travers lequel tous les sujets doivent être mis sur la table. Je veux par exemple travailler sur l’accès au logement des agents publics. Le député David Amiel (EPR) a fait dans son rapport de nombreuses recommandations que je souhaite reprendre. Je veux aussi accélérer le déploiement de la protection sociale complémentaire, qui est l’équivalent d’une « mutuelle » prise en charge par l’État pour les agents publics. Arrêtons les tabous : si l’on n’offre pas aux agents publics les avantages du privé, on ne peut pas être attractif. Un autre sujet est urgent : celui des secrétaires de mairie qui forment un vrai « couple » avec le maire, notamment dans la ruralité. La réforme de leur statut en décembre 2023 met trop de temps à être mise en œuvre. Je veux accélérer.
Votre ministère comprend la « Simplification », une aspiration très en vogue chez les entrepreneurs comme chez les élus et les usagers. Quelle est votre feuille de route ?
Il faut arrêter d’emmerder les Français avec des normes supplémentaires. Selon moi, la simplification est la première attente des Français vis-à-vis de leurs politiques. Une loi déjà votée par le Sénat arrivera à l’Assemblée nationale pour simplifier le quotidien de nos PME et TPE. Ce texte inclut des mesures concrètes. Par exemple, son article 2 prévoit de supprimer et de fusionner certaines déclarations ou autorisations pour les chefs d’entreprise. Autre exemple : un article prévoit la facilitation d’installation des centres de données pour le développement de l’intelligence artificielle, génératrice de croissance économique et d’emplois. Si l’on veut gagner la compétition mondiale autour de l’IA, on doit d’abord innover et ensuite réguler, pas l’inverse. C’est pour ça que je travaille, comme je l’ai annoncé lors du Sommet mondial sur l’IA à Paris, pour que tous les agents publics aient accès dans l’année à un outil d’IA générative. Les entreprises ne sont pas les seules concernées par la simplification.
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« Je veux des résultats rapides et forts sur des objets concrets »
Nous allons également secourir les maires qui croulent sous les contraintes normatives, en nous appuyant sur les préfets qui font remonter des cas d’usage de complexité administrative. Récemment, nous avons desserré par décret le délai d’inhumation après un décès, en passant de six à quatorze jours. Autre exemple : les collectivités étaient confrontées à toute une série de contraintes pour l’achat de véhicules d’occasion. Nous les avons supprimées et ainsi dégagé des sources d’économies non négligeables. En tout, nous avons traité près de 400 dossiers grâce à ce dispositif nommé « France simplification ». Pour un tiers d’entre eux, une solution a déjà été apportée.
Ceux qui attendent le « grand soir » de la simplification dans un projet de loi ne risquent-ils pas d’être déçus ?
Je ne suis pas dupe. Je sais que la simplification est perçue par nos concitoyens comme un serpent de mer ; les ministres se succèdent et les résultats ne sont pas au rendez-vous. Ministre de la Simplification, je ne vais pas promettre le « grand soir » avec un catalogue de 500 mesures. Je veux obtenir des résultats, rapides et forts, sur quelques objets concrets qui pourrissent le quotidien des Français, des élus, des agents, des chefs d’entreprise… Je milite au sein du gouvernement pour permettre à des petits textes de loi de venir simplifier les choses. Mon collègue et ami Guillaume Kasbarian a, par exemple, déposé un texte composé d’un seul article visant à faciliter l’obtention des licences IV pour les débits de boissons dans les petites communes rurales. Je soutiens cette idée. À charge pour les parlementaires de proposer des initiatives pour faciliter la vie des Français. Le Parlement pourrait se mettre d’accord sur une niche transpartisane de simplification qui viserait à supprimer un certain nombre de normes qui n’ont plus de raison d’être. Je réunirai aussi au printemps tous mes collègues du gouvernement sous l’égide du Premier ministre. Chacun devra arriver avec des mesures concrètes de simplification dans son champ.
Le président du Medef a poussé un coup de gueule pour sabrer dans les normes qui coûtent aux entreprises et les entravent. Allez-vous passer à l’acte ?
Les rapports parlementaires sur ce sujet n’ont pas vocation à devenir des « cales-meubles ». L’un émanant du Sénat évalue le coût de l’excès de normes à 84 milliards d’euros chaque année. C’est insupportable. Les impôts des Français et des entreprises n’ont pas vocation à compenser un excès de paperasse. Un certain nombre d’entre elles peuvent être purement supprimées. Je prends l’exemple des formulaires Cerfa : ces documents relèvent souvent du supplice chinois pour les petits commerces et les très petites entreprises. Nous avons lancé un mouvement en vue d’identifier ceux qui doivent être supprimés. Ce sera effectif dans les prochaines semaines.
Le patron de la CPME proposait dans le JDD que les entreprises listent chaque mois une dizaine de normes à supprimer…
Banco ! Je vais le recevoir et je suis dans l’attente des propositions du secteur économique pour y donner suite dans les meilleurs délais.
Sur la fonction publique, Stanislas Guerini, votre prédécesseur, travaillait sur un projet de loi supprimant les catégories A, B et C, décloisonnant les carrières, révisant l’emploi à vie… Est-ce enterré ?
Je veux réfléchir avec les organisations syndicales autour de ce que doit devenir la fonction publique à l’horizon 2050. Mais est-ce que ça passera par un texte de loi ? Pas forcément. Je le dis clairement : dans l’équation politique actuelle, ce texte n’est pas à l’agenda.
Emmanuel Macron envisageait en 2017 de réduire de 120 000le nombre de fonctionnaires. Sept ans plus tard, la fonction publique a grossi de 178 000 postes…
Je vais vous décevoir : je ne prendrai pas d’engagement ferme en matière de réduction de postes, d’autant que dans certains secteurs, leur suppression a eu des effets catastrophiques. Par le passé, y compris lorsque mon camp était au pouvoir, le non-remplacement des départs à la retraite dans la sécurité a débouché, quelques années plus tard, avec les attentats, sur le constat qu’il n’y avait plus assez de « bleus » dans nos rues et nos campagnes. L’État a alors relancé une campagne de recrutement. Dans la pénitentiaire, nous souffrons aussi d’un manque d’attractivité. La rengaine du chiffre qu’on va diminuer, c’est très bien pendant les campagnes électorales, mais la priorité, c’est surtout de faire mieux.
À vous entendre, on comprend que vous n’êtes pas partisan de la méthode Elon Musk pour couper dans les dépenses et effectifs de l’État…
Nous verrons les résultats qu’il obtiendra. En tout cas, je suis opposé à la suppression pure et simple de services publics. Le service public est souvent le seul recours pour des centaines de milliers de nos compatriotes qui sont dans des situations difficiles. Je suis Français, patriote et attaché à construire des solutions adaptées à l’histoire de notre pays plutôt que singer ce qui se passe outre-Atlantique.
Vous lancez un train de mesures qui visent à renforcer la protection fonctionnelle des agents publics. Pouvez-vous les détailler ?
Qui dit agent public dit policier, magistrat, agent pénitentiaire, policier municipal, enseignant, soignant… Ce que ces agents vivent, en particulier les enseignants, me glace parfois le sang. Cela va de la remise en cause de la notation d’un professeur par un parent qui ne reconnaît plus l’autorité jusqu’à la mort de Messieurs Dominique Bernard et Samuel Paty. C’est pourquoi je soutiens la proposition de loi parlementaire déposée par la députée du Nord Violette Spillebout, qui va permettre aux employeurs, collectivités territoriales, hôpitaux et établissements scolaires de porter plainte au nom de l’agent exposé, de l’accompagner, ainsi que ses ayants droit, sa famille, son concubin. L’État va doter les employeurs des moyens permettant de les défendre. Et ce dès qu’une menace est détectée sur les réseaux sociaux.
Pourquoi en faire une priorité ?
Protéger nos agents, c’est protéger la République. J’assume d’être à la tête d’un ministère régalien. Plus largement, je veux que nous arrêtions de nous voiler la face : la société française est de plus en plus violente. Je parlerai même d’une « barbarisation » de la société. Qui peut raisonnablement le nier ? À part quelques privilégiés hors-sol, chacun le mesure. Je partage ce constat avec plusieurs de mes collègues au gouvernement, comme Gérald Darmanin et Bruno Retailleau. Je participerai d’ailleurs aux rencontres de Beauvau de la police municipale. De la même manière, en tant que maire d’Ajaccio, j’ai choisi d’armer la police municipale. En tant que ministre, j’encourage la généralisation de cette mesure, pour protéger les agents municipaux qui sont en première ligne et pour protéger nos administrés. C’est un débat politique qui va s’imposer de façon majeure à l’approche des élections municipales, notamment dans les grandes villes. J’y suis favorable.
« Protéger sa ville et ses agents est une priorité de tous les instants »
Pensez-vous par exemple à Éric Piolle, qui refuse d’armer les policiers municipaux à Grenoble ?
Au regard de mon parcours politique, il ne fait pas de doute que si j’étais élu à Grenoble, je siégerais dans son opposition. Comment peut-on croire qu’on peut laisser la police municipale sans défense dans une ville où l’on dégoupillait des grenades dans des bars, pas plus tard que cette semaine ? Pour l’élu politique et le ministre que je suis, protéger sa population et ses agents est une priorité de tous les instants. La bien-pensance des politiques « bobos » est un fléau.
Gérald Darmanin et Bruno Retailleau plaident pour la révision du droit du sol. Y êtes-vous favorable ?
C’est un débat qui relève des élections présidentielles. À titre personnel, j’étais favorable à la loi Pasqua en 1993, qui limitait le droit du sol et faisait qu’il n’y avait pas d’automaticité à l’obtention de la nationalité française. Loi qui avait été supprimée par le gouvernement de Lionel Jospin.
Gérald Darmanin souhaite des primaires pour départager les prétendants à la présidentielle. Édouard Philippe, que vous soutenez, devrait-il s’y soumettre ?
J’ai vécu de près la primaire de la droite et du centre en 2016 ; je suis vacciné. L’élection présidentielle est la rencontre d’un homme ou d’une femme avec son peuple. Le président de la République actuel, en 2016, ne s’est soumis à aucun processus de la même nature. Tout le monde disait qu’il n’avait aucune chance, qu’il était trop jeune, sans parti politique… Emmanuel Macron a saisi les Français et il a réussi à les convaincre que c’était lui. C’est ainsi que cela se passera en 2027. Pour ma part, je soutiens Édouard Philippe qui est candidat à l’élection présidentielle, pas à une primaire.
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