Le JDD. La balance commerciale agricole française est encore en excédent de 4,9 milliards d’euros, mais au plus bas depuis vingt ans…
Dominique Chargé. Il y a un déclin structurel de l’activité à l’export de la France depuis le début des années 2000. On était le deuxième exportateur mondial, on est devenu le sixième. La raison principale est d’abord climatique : la récolte de céréales catastrophique aura encore un impact en 2025. S’y ajoute le contexte géopolitique, avec les tensions sur le commerce mondial avec la Chine qui ont un impact direct sur le vin, l’un de nos trois grands moteurs avec les céréales et les produits laitiers. Et Donald Trump risque d’accentuer la pression !
A-t-on pris la mesure de ce décrochage ?
Les chiffres sont éloquents : la moitié de notre rayon fruits et légumes est importée. Nous avons fait de l’Espagne et du Maroc notre potager alors que nous savons faire chez nous. Parmi les causes, les entraves qui pèsent sur la production, comme l’accès à l’eau, et la concurrence déloyale. Nous dénonçons par exemple l’accord UE-Mercosur qui augmenterait l’importation de viandes qui ne respectent pas nos standards de production, comme l’arrivée massive de poulets ukrainiens qui déséquilibre les marchés. C’est un des marqueurs de la colère agricole.
En tant qu’acteur majeur de l’agriculture française, quel est votre rôle ?
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Je représente les coopératives agricoles. Une coopérative agricole, c’est une entreprise d’agriculteurs. Les agriculteurs sont les propriétaires de ces outils collectifs qui ont pour mission d’être à la disposition d’un territoire pour maintenir et développer son activité agricole et agroalimentaire. Elles accompagnent les agriculteurs et les conseillent, par exemple pour la mise en œuvre des transitions agroécologiques. Le deuxième axe fort des coopératives, c’est de collecter et de transformer la production agricole en produits alimentaires. Les 2 100 coopératives pèsent pratiquement la moitié de la production agroalimentaire française et trois agriculteurs sur quatre sont adhérents d’une coopérative.
Et sur le terrain politique ?
Nous disons aux pouvoirs publics qu’il faut nous redonner les capacités de produire ce que les Français consomment. La consommation des Français a baissé en volume, mais a connu aussi une descente en gamme et une « nomadisation », avec l’essor de la restauration rapide. Tout cela a entraîné une augmentation de produits importés. Nous devons adapter notre production et nous attendons des pouvoirs publics un accompagnement qui nous permette de redévelopper des productions d’entrée et de cœur de gamme. Pour éviter les distorsions de concurrence, il nous faut adapter les normes de production pour l’élevage. Nous avons aussi besoin de recherche et d’innovation pour développer des alternatives dans le végétal.
N’est-il pas paradoxal de réclamer moins de normes et plus d’accompagnement ?
Les agriculteurs sont parfaitement conscients qu’à chaque fois qu’on pourra passer d’une solution chimique à une solution non chimique, ou moins chimique, ce sera un plus pour tout le monde. Ils sont prêts ! Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’on leur impose des injonctions et qu’on ne leur donne ni le temps, ni les moyens de les mettre en œuvre.
Étrangement, Michel-Édouard Leclerc est resté muet face à Bernard Arnault, qui lui recommandait de privilégier l’origine France
Ce mardi 18 février, vous avez un nouveau rendez-vous pour les négociations des prix alimentaires…
D’abord, je voudrais remercier Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture, et Véronique Louwagie, la ministre déléguée à la Consommation. Elles se sont clairement positionnées sur la nécessité de sortir d’une logique de guerre des prix pour se remettre dans une dynamique de création de valeur, et que cette valeur soit respectée sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. Aujourd’hui, nous faisons face à une situation de négociation inédite avec les distributeurs. Nos entreprises subissent une pression considérable pour baisser les prix, tout en ayant dû fixer leurs tarifs à l’automne sans aucune visibilité sur le cadre fiscal de 2025. À cela s’ajoute, pour la première fois, la menace d’une « délocalisation » des négociations hors de nos frontières.
S’affranchir du droit français n’est pas acceptable et nous met dans un processus concurrentiel avec des produits qui ne respectent pas les règles du jeu françaises. On voit nos marques d’entreprises baisser dangereusement au profit des marques de distributeurs : j’appelle les Français à bien vérifier que l’origine du produit qu’ils achètent est française ! Et j’attends des distributeurs qu’ils donnent une place bien plus grande aux produits français en rayon. Étrangement, Michel-Édouard Leclerc est resté muet face à Bernard Arnault, qui lui recommandait de privilégier l’origine France plutôt que d’asphyxier ses fournisseurs dans une course effrénée aux prix toujours plus bas.
Vous les appelez en somme à jouer le jeu de la souveraineté alimentaire ?
Je les appelle solennellement à plus de coopération et de responsabilité ! Plutôt que de persister dans une logique de guerre des prix, les distributeurs devraient considérer qu’une chaîne alimentaire a la résistance de son maillon le plus faible.
Ils vous opposent leurs marges déjà très réduites…
J’entends qu’ils évoquent de faibles résultats dans leurs magasins mais je tiens à souligner un problème d’analyse des marges. Lorsque l’on raisonne en marge brute, il est essentiel de prendre en compte les charges spécifiques à chaque acteur. Or, il n’y a aucune commune mesure entre les coûts d’un transformateur, qui supporte des charges de production et de logistique, et ceux d’un distributeur, dont le rôle se limite à la mise en rayon du produit ! Il faut arrêter d’essayer d’expliquer que les acteurs de l’agroalimentaire se gavent quand ceux de la distribution n’auraient pas les moyens de vivre. C’est faux ! Les entreprises que je représente ont des résultats nets inférieurs à 1 % du chiffre d’affaires, et nos capacités d’investissement sont réduites au strict minimum du maintien de nos activités. Pas de leur développement, mais de leur maintien !
« Nous avons fait de l’Espagne et du Maroc notre potager »
Reste-t-il une marge… de négociation ?
Un certain nombre de distributeurs ont l’honnêteté de dire qu’on ne retrouvera pas les prix d’avant la crise. Vouloir faire baisser les prix à tout prix est une absurdité alimentée par des publicités comparatives qui dévalorisent notre alimentation et en font une simple variable d’ajustement du pouvoir d’achat. Résultat : des fermes disparaissent, des usines ferment et des territoires s’appauvrissent. C’est inadmissible. Nous devons garantir des produits de qualité à un prix accessible, mais cette accessibilité ne peut pas se faire au détriment de la survie de nos exploitations et entreprises. Il est impératif de répercuter l’augmentation de nos coûts de production : salaires en hausse, explosion des prix de l’énergie et, bien sûr, le prix des matières premières agricoles, qui doivent être sanctuarisées avec le strict respect de la loi EGalim. La France est le pays d’Europe où les entreprises agroalimentaires ont fait le plus d’efforts pour contenir l’inflation. Les distributeurs doivent en tenir compte.
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