Le JDD. Vous avez choisi de construire votre livre sur la figure éminemment religieuse du diable. Un choix qui interroge à l’heure d’une société française désacralisée. Pourquoi un tel choix ?
Régis Le Sommier. Nietzsche écrivait « Dieu est mort ». Je ne pense pas que le diable soit mort, lui. C’est un outil politique très utilisé. On vient d’enterrer Jean-Marie Le Pen, il incarnait cette figure du diable. J’ai voulu m’intéresser à cette notion de diabolisation, à ce concept qui a permis de justifier des interventions militaires occidentales contre des nouveaux diables, qui, pour certains, étaient encore des amis hier. Saddam Hussein et Kadhafi incarnent très bien ces amis d’un jour devenus des diables à abattre. Dans une autre mesure, la personne de Staline également. De dictateur sanguinaire qui affame sa population, il est devenu un allié dans une guerre contre un autre diable, plus diabolique encore, Hitler, avant de redevenir diable une fois la guerre terminée.
Ce que vous appelez diabolisation, c’est ce que d’autres appellent propagande de guerre ?
C’est de la propagande maquillée. Des récits entièrement construits au gré des intérêts de certaines puissances, américaine notamment. Prenez la guerre en Irak, on parle d’une intervention contraire au droit international, qui rassemblait des pays dans une coalition tirée par les cheveux, avec des pays comme la Géorgie ou l’Autriche qui ont combattu aux côtés des États-Unis sous un prétexte mensonger d’armes de destruction massive. Lorsque je travaillais à Paris Match, j’ai été surpris de voir à quel point les grands médias français étaient favorables à une intervention en Irak. On impose des narrations, au détriment de la réalité et, surtout, de nos intérêts propres. Je veux rappeler les conséquences de ces interventions absurdes : Daech est né de la destruction de l’État irakien. Les terroristes au Sahel et l’immigration de masse que connaît notre pays sont nés de l’intervention occidentale en Libye.
« On impose des narrations au détriment de la réalité »
En toile de fond de votre ouvrage, on perçoit l’analyse selon laquelle la scène internationale est désormais divisée en deux blocs. L’Occident d’un côté, le « Sud global » de l’autre. Mais avec l’agressivité de Trump contre l’Europe, les divergences stratégiques entre la Chine et l’Inde, cette analyse résiste-t-elle au réel ?
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Il s’agit avant tout d’une divergence idéologique. L’idée que l’Occident jouit d’une supériorité morale sur le reste du monde, comme l’illustre le concept d’ingérence humanitaire, est une idée qui ne prend plus dans les pays du Sud. Les codes moraux de l’Occident n’ont plus l’attrait qu’ils avaient, notamment parce que nos interventions militaires n’ont pas amené la démocratie, n’ont pas amené la paix et l’égalité, au contraire, elles ont amené le chaos. Quand la France veut exporter les droits LGBT ou la transidentité en Afrique, elle s’en prend directement à la structure identitaire des peuples africains. Il y a une prise en compte dans le Sud global du fait que l’Occident n’est plus un modèle à suivre, et qu’il peut même être un vecteur de destruction identitaire pour certaines sociétés. Et Donald Trump a très bien compris ce changement de paradigme, en promettant que seuls les intérêts des Américains seront défendus désormais.
La différenciation du bien et du mal a-t-elle sa place dans la lecture géopolitique du monde ?
De Gaulle disait : « Les nations n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts. » Qui définit ce qui est bien et ce qui est mal ? Bien sûr, quand des pays commettent des massacres ou d’autres horreurs, la communauté internationale doit réagir. Mais l’emploi de ce concept, dans un contexte de guerre, est très risqué. J’étais, il y a quatre ans, à Benghazi, en Libye. Je suis allé sur la place où Nicolas Sarkozy et David Cameron ont célébré la victoire des rebelles libyens au lendemain de la chute de Kadhafi. Il ne restait que des ruines et des amas de pierres. Est-ce que c’est ça combattre le mal ?
La diabolisation de l’ennemi ne semble pas être le seul apanage de l’Occident. Quand Vladimir Poutine envahit l’Ukraine en promettant de « dénazifier » le pays, il utilise la reductio ad hitlerum un peu dépassée…
Vous avez raison. Réduire l’histoire ukrainienne stricto sensu à la personne de Stepan Bandera, le père de la nation ukrainienne qui a collaboré avec les nazis, c’est très léger. L’armée ukrainienne n’est pas une armée nazie. L’utilisation de la figure du diable est effectivement universelle, d’ailleurs, l’Iran qualifie les États-Unis et Israël de « grand » et de « petit Satan ».
Aller sur place, c’est aussi constater la complexité des choses, voir qu’il n’y a pas d’un côté les gentils, de l’autre les méchants
Plusieurs pages de votre livre sont consacrées à votre expérience de terrain, lors de vos reportages. Le terrain suffit-il à connaître la vérité ?
En allant sur place, on ne sait pas tout. Mais, par rapport aux comiques de plateau qui n’ont jamais mis les pieds dans les pays dont ils parlent tous les jours, on en sait un peu plus. Aller sur place, c’est aussi constater la complexité des choses, voir qu’il n’y a pas d’un côté les gentils, de l’autre les méchants. Mes expériences sur le front ukrainien me l’ont enseigné. Pour autant, le terrain agite l’affect, les sentiments, les relations que l’on peut lier avec les personnes que l’on rencontre, et cela peut conduire à une déformation de notre regard.
La guerre en Ukraine a eu raison de vos relations avec vos confrères, qui vous reprochent des accointances avec la Russie. Comprenez-vous ces critiques ?
J’ai toujours couvert le côté des « gentils ». Je suis arrivé à un moment de ma carrière où j’ai envie d’aller voir ce qu’il se passe de l’autre côté. Lorsque je suis allé couvrir le côté russe, j’ai reçu un mail du SBU, le renseignement ukrainien, qui m’a fait comprendre que je ne pourrai plus aller côté ukrainien. Je ne suis pas pro-russe, je n’ai jamais fait l’éloge de Poutine, je veux simplement parler de ce qu’il se passe ailleurs.
Quand la Russie organise des campagnes de déstabilisation en France, comprenez-vous que cela puisse choquer ?
Je raconte ce que je vois, c’est mon métier de reporter. J’ai rencontré les talibans à plusieurs reprises, pour autant, je ne partage pas leur combat. Oui, il y a des ingérences russes en France. Je n’en fais pas partie. Je m’intéresse à ce conflit car il est une page majeure de l’histoire. Mon pays, c’est la France, un pays qui évoque encore de la magie pour beaucoup de gens dans le monde. Ce que je veux pour la France, c’est qu’elle réussisse à refaire vivre cette magie.

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