« Dès mes premiers instants sur terre, le premier geste que la sage-femme a eu pour moi, a été, non pas de me mettre dans les bras de ma mère et de me blottir contre son ventre ; non, ce premier geste a été de me séparer de cette femme qui m’a portée et nourrie pendant neuf mois. Dans quelle civilisation maltraite-t-on ainsi le nouveau-né ? […] De cette rencontre naturelle et matricielle avec ma mère, j’ai été privée pour la vie. » Dans un livre à paraître le 19 février, Où es-tu maman ? (Le Rocher), Olivia Maurel, 33 ans, partage le récit de sa vie tumultueuse, qu’elle attribue aux conditions particulières de sa naissance par gestation pour autrui (GPA).
Elle y évoque la peur persistante de l’abandon, le fardeau d’un secret bien gardé sur ses origines, un profond sentiment de vide existentiel, une adolescence tourmentée et des épisodes suicidaires. Un récit qui contraste fortement avec celui de Valentina Mennesson, publié en 2018 sous le titre Moi, Valentina, née par GPA, où cette dernière, alors âgée de 18 ans, affirme être heureuse et équilibrée. Ces témoignages divergents rendent difficile l’établissement de conclusions définitives. Quelques études scientifiques ont tenté de fournir une analyse globale des impacts psychologiques de telles naissances. Une recherche scandinave de 2016 a conclu qu’à l’âge de 10 ans, les enfants nés par le biais d’une maternité de substitution ne montraient pas de différences psychologiques significatives par rapport à ceux conçus par d’autres méthodes de procréation assistée ou naturellement.
Une étude dirigée en 2023 par Susan Golombok à l’université de Cambridge a également constaté l’absence de distinctions majeures en termes de bien-être psychologique et de dynamiques familiales entre les enfants issus de procréation assistée et ceux conçus naturellement. Toutefois, elle indique que révéler précocement aux enfants leurs origines biologiques pourrait renforcer les liens familiaux et favoriser une meilleure intégration psychologique. « Les rares études qui ont été publiées sont plutôt positives mais elles sont en contradiction avec les témoignages de certains enfants nés par GPA. Je leur accorde en outre peu de crédit, car elles ont été réalisées par des militants pro GPA », commente pourtant la pédopsychiatre Myriam Szejer, présidente de l’association La Cause des bébés, pointant notamment du doigt Susan Golombok, figure de proue de ce mouvement au Royaume-Uni, pour son rôle prépondérant dans ces études.
« On ne peut pas balayer des dizaines d’années de recherches sur la vie anténatale et les relations mère-fœtus et mère-bébé », poursuit-elle. De ces recherches sont issus les conseils donnés aux femmes enceintes aujourd’hui, pour agir de manière bénéfique sur le développement cognitif et émotionnel de leur enfant : la communication verbale, le « toucher doux », qui consiste à caresser son ventre en réaction aux mouvements du bébé, puis, après la naissance, le « peau à peau » qui apporte un réconfort au nouveau-né, diminuant ses pleurs et son stress, et favorisant son sentiment de bien-être et de sécurité. Expert en chirurgie pédiatrique et néonatale, et co-auteur de la première chirurgie fœtale européenne, le professeur Emmanuel Sapin souligne l’importance cruciale de la période anténatale dans le développement fonctionnel du bébé.
Sans cette attache, l’enfant devient vulnérable au sentiment de rejet
« Durant cette phase, les interactions avec l’environnement maternel sont essentielles pour le développement futur de l’enfant. Ce dernier perçoit le monde extérieur à travers les émotions, les sentiments et les pensées de sa mère, relayés par les hormones maternelles imprégnant le cerveau fœtal, explique-t-il. L’état émotionnel de la mère, si elle désire profondément l’enfant, peut positivement influencer le bien-être du fœtus et, par là, le comportement émotionnel de l’enfant durant les premiers mois et ultérieurement. À l’inverse, le nouveau-né d’une mère qui envisage l’abandon, n’ayant pas reçu pendant la période fœtale ces informations, pourra en garder des séquelles. »
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La psychologue belge Anne Schaub-Thomas, auteur d’Un cri secret d’enfant (Les acteurs du savoir), qui traite depuis vingt-cinq ans les traumatismes de la vie prénatale et de naissance va même plus loin. Elle affirme que cette injonction de détachement adressée à la mère porteuse envoie un message « contre-nature » qui contrarie les besoins d’attachement innés de l’enfant, le rendant vulnérable au sentiment de rejet. Elle ajoute que, malgré ces consignes de détachement, le fœtus développe un attachement envers la femme qui le porte qu’il soit biologiquement le sien ou celui d’une donneuse d’ovocytes. Des expériences ont montré en effet qu’un nouveau-né en détresse ne trouvait pas de réconfort dans les bras de la donneuse d’ovocytes, mais se calmait immédiatement quand il était dans les bras de la mère qui l’a porté, relate Myriam Szejer.
Cela révèle, selon elle, que le sentiment de sécurité du nouveau-né est lié non pas à des liens génétiques, mais plutôt à des repères familiers acquis durant la gestation, tels que la voix de la mère, son odeur, et le goût du liquide amniotique. « Ces perceptions anténatales, déjà profondément ancrées, lui procurent un sentiment de sécurité dès sa naissance. C’est pourquoi la séparation néonatale est problématique, malgré les meilleures intentions de ceux qui prennent le relais car elle prive l’enfant du sentiment de continuité dont il a besoin sur les plans narcissique, physiologique et psychique, pour bien démarrer dans la vie. De même que ce n’est pas parce qu’on transmet à un enfant l’identité de sa mère de naissance ou même qu’on maintient des liens avec elle qu’on aura évité tous les dégâts liés à la séparation néonatale », développe cette spécialiste, forte de ses études menées auprès d’enfants nés sous X.
Ainsi, même s’il est élevé par sa mère biologique, l’enfant porté par une tierce personne subit un traumatisme. « Aucun nouveau-né ne peut rester indifférent au fait d’avoir été attendu dans le ventre d’une femme qui lui était totalement étrangère ou qui avait avec elle un lien génétique mais en a été séparé à la naissance », résume Anne Schaub. Face à ceux qui soulignent que certaines personnes, comme Valentina Mennesson, semblent bien vivre leur situation, la psychologue met en avant le phénomène des répercussions transgénérationnelles des événements non exprimés. « Ce qui reste non-dit dans une génération peut resurgir dans les suivantes. Affirmer qu’un tel héritage n’affecte pas l’enfant serait faire preuve de malhonnêteté intellectuelle, insiste-t-elle. Il existe une trace mémorielle qui, tôt ou tard, se manifestera – que ce soit chez l’individu concerné, devenu adulte, ou dans les générations futures. Ces manifestations sont d’autant plus probables que des ruptures de filiation ont eu lieu, entraînant souvent des quêtes d’identité parfois obsédantes et effrénées. »
Pour Olivia Maurel, les enfants nés de cette manière peuvent prétendre aller bien parce qu’il leur est difficile de s’opposer à leurs parents et de contester la manière dont ils sont venus au monde. « Ils ne le font pas car ils sont pris dans un conflit de loyauté envers leurs parents adoptifs, estime-t-elle, et ils sont marqués par une peur inconsciente d’être de nouveau abandonnés. »
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