En Europe, on a beaucoup glosé tout le week-end sur le dernier brillant discours du nouveau vice-président américain J.D. Vance, qu’on l’aime ou surtout qu’on ne l’aime pas. Sa nouvelle vie à l’international a probablement démarré à la conférence de sécurité de Munich le 14 février 2025. Alors que ce dernier vient d’acter la rupture du « lien transatlantique », les Européens ont passé les derniers jours à se flageller et critiquer la nouvelle administration américaine. Sans se demander si eux n’avaient pas fondamentalement un problème dans leur processus de décision.
Depuis novembre dernier, le vieux continent a du mal à y voir clair et passe son temps à commenter et à critiquer tous les faits et gestes du duo Trump/Vance au lieu d’avancer. Si beaucoup de dirigeants de l’Union se sont empressés de féliciter le milliardaire pour son retour à la Maison-Blanche, à l’issue du scrutin du 4 novembre dernier, pour attirer sa sympathie et/ou sa compassion, peu ont compris que tout ce qu’avait annoncé le candidat républicain dans son programme de campagne n’était pas une batterie de fake news et de menaces en l’air. Il ne suffisait pas d’être gentil et cool avec Trump pour passer à travers ses fourches caudines.
Comme tout le monde, l’Europe paierait cher le soutien américain à sa propre sécurité et plus encore, la mutation, voire le retrait de ce soutien. Alors que l’Union devrait y voir une chance pour émerger, elle préfère se racrapoter bien au contraire et peine à faire entendre sa voix, face à une Amérique qui a décidé de privilégier ses propres intérêts. Pourtant, l’Europe qui proclame depuis tant de décennies qu’elle aurait grandi et pourrait enfin assumer sa propre défense n’y est jamais parvenue.
On patauge sans fin : où en est-on de la fameuse « Commission géopolitique » tant vantée par Ursula von der Leyen ? Quid de l’autonomie stratégique européenne et de sa « boussole stratégique » ? Nous avons déjà perdu le Sud, nous sommes en train de perdre le Nord avec l’Alliance atlantique, et au fond, nous sommes totalement à l’ouest. Non seulement notre boussole stratégique n’a pas de cap, mais elle ne semble plus désormais avoir aucun sens.
Les Européens se bercent d’illusions et de slogans incantatoires depuis des années, mais où est le vrai programme de l’Union de la Défense ? Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, et son tsunami quotidien d’annonces, pas même un sommet de chefs d’États européens n’a été pensé pour prendre acte des changements dans la relation transatlantique et décider d’un grand plan stratégique et militaire. Il a fallu attendre le 16 février dernier pour voir Emmanuel Macron prendre l’initiative d’un tel sommet. À ce jour, personne n’a osé reconnaître le mérite de Trump à nous imposer la consécration de 5 % de notre budget à la défense, afin de nous en servir pour nos intérêts propres. En effet, c’est cet argent qui aurait pu aller à la création d’une industrie européenne de l’armement notamment.
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Comment reprocher aux Américains leur choix du repli après avoir trop payé, comme ils le pensent, sans se prendre enfin en charge ? Même si l’Union européenne a créé une formidable aire d’échanges économiques, elle est restée un nain politique et géopolitique. Aujourd’hui, l’Europe n’a quasiment plus que ses yeux pour pleurer, et passe son temps à jouer les Calimero en reprochant aux États-Unis de prendre le large : tarifs douaniers, fin du soutien à l’Ukraine, négociations avec la Russie pour boucler un accord de paix au plus vite, mise en place d’une force de maintien de la paix financée par les Européens et les Européens seuls.
Trump et Vance ne comprennent pas l’entêtement de l’Union, qui vit de rêves, de fantasmes et de mirages
Pour les Européens, les mots violents de J.D. Vance à Munich se sont apparentés au tribunal de la sainte Inquisition américaine sur le sol du vieux continent. Il semble que l’Europe ait pris une claque pour son paternalisme et ses leçons à la Terre entière en matière de droits de l’Homme. Et ça fait mal. Mais cela doit nous pousser enfin à réfléchir sur notre avenir et notre propre sécurité : devons-nous exister chaque jour un peu plus contre ce nouveau monde qui vient, ou dans la négociation et la coexistence avec celui-ci ? Au fond, Trump et Vance ne comprennent pas l’entêtement de l’Union, qui vit de rêves, de fantasmes et de mirages : la victoire de l’Ukraine, l’effondrement de la Russie de Poutine, l’entrée de Kiev dans l’OTAN, le retour aux frontières d’avant 2014, etc. Pete Hegseth, le Secrétaire d’État à la Défense, a calmé nos dernières ardeurs le 12 février dernier, en déclarant lors de la réunion de l’OTAN qu’il n’y aurait jamais d’Ukraine dans l’alliance atlantique et aucune rétrocession de la Crimée et des territoires russophones conquis depuis 2022 par la Russie.
Pourquoi J.D. Vance s’est-il donc acharné à Munich sur l’Europe, comme pour enfoncer le dernier clou du cercueil ? Pour nous réveiller ? Il vaudrait mieux y croire. Ce n’est plus aux États-Unis de jouer les nounous du vieux continent. Dans la nouvelle jungle mondiale l’Europe, au-delà de sa lourdeur administrative et de sa passion pour la régulation, doit se réinventer et montrer ses dents, très vite, au risque de se retrouver dévorée.
* Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe et géopolitique, enseignant en relations internationales à l’IHECS (Bruxelles), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Institut d’Études de Géopolitique Appliquée (IEGA Paris), au Nordic Center for Conflict Transformation (NCCT Stockholm) et à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse).
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