Le JDD. Pourquoi ce projet de loi inquiète-t-il les psychiatres ?
Émilie Olié. Le projet de loi sur la fin de vie, qui encadre les conditions de recours à l’euthanasie et au suicide assisté, soulève un certain nombre d’inquiétudes chez les psychiatres. D’abord, nous n’avons pas été consultés par la commission spéciale de l’Assemblée nationale, alors que notre expertise est essentielle sur des sujets tels que la souffrance psychologique et le désir de mort, qui sont au cœur des crises suicidaires que nous traitons. Le projet de loi ne prévoit pas une évaluation psychiatrique systématique alors qu’il exclut les patients atteints de maladies psychiatriques sévères. Mais comment définir ce critère sans une expertise spécialisée ? Par ailleurs, une dépression non diagnostiquée peut être à l’origine d’un désir de mort. Or, jusqu’à 50 % des patients atteints de cancer ou de maladies chroniques souffrent de dépression.
Quelles sont les conséquences de celle-ci ?
La dépression amplifie la douleur, altère le pronostic du cancer, augmente le taux de mortalité. Elle est souvent sous-diagnostiquée dans le cadre de maladies graves ou en fin de vie. Le risque est donc que des patients déprimés demandent l’euthanasie alors qu’un traitement adapté pourrait soulager leur souffrance et atténuer leur désir de mourir. Le projet de loi actuel ne prend pas en compte la manière dont les maladies psychiatriques et les maladies physiques graves interagissent. Cela risque de restreindre l’accès à des soins adaptés permettant d’améliorer la qualité de vie des patients. De plus, dans les pays où l’euthanasie et le suicide assisté ont été légalisés, la loi a progressivement été étendue aux personnes souffrant uniquement de troubles psychiatriques, alors qu’elles étaient initialement exclues. Enfin, nous nous interrogeons sur la compatibilité entre la prévention du suicide et la légalisation du suicide assisté.
Votre travail de psychiatre consiste notamment à faire de la prévention du suicide en effet… Voyez-vous une contradiction à cette forme de suicide qui pourrait être légalisée ?
La suite après cette publicité
Effectivement, la prévention du suicide est au cœur de notre métier. Le projet de loi ne précise pas comment concilier cette mission avec la légalisation du suicide assisté. De plus, il prévoit un « délit d’entrave », qui pourrait pénaliser ceux qui tenteraient de dissuader un patient de demander un recours à l’euthanasie ou de l’en empêcher. Or, notre rôle est d’empêcher les passages à l’acte, d’accompagner les patients et de leur proposer des soins, parfois même sous contrainte en cas d’altération du jugement. Que faire, alors, face à une personne demandant l’euthanasie alors que sa souffrance pourrait être soulagée par des soins adaptés ?
Qu’est-ce qui vous inquiète dans les modèles étrangers ?
Dans des pays comme la Belgique et les Pays-Bas, l’euthanasie concernait à l’origine uniquement les maladies physiques graves. Aujourd’hui, des patients souffrant seulement de troubles psychiatriques y ont accès. La question qui se pose est donc : allons-nous privilégier, aussi en France, l’euthanasie au lieu des soins pour ces patients que nous savons soigner et aider à sortir de la souffrance ?
Mais le projet de loi est très clair en France, et propose cependant d’exclure les malades psychiatriques !
Pour l’instant, oui. Mais l’expérience des autres pays montre que la loi pourrait évoluer pour inclure ces patients. Cela soulève une question fondamentale : comment notre société et ses soignants souhaitent-ils accompagner les personnes les plus vulnérables ? Le projet de loi ne prévoit pas de véritable concertation médicale et n’inclut pas d’avis psychiatrique systématique. Pourtant, pour d’autres interventions médicales complexes, comme la stimulation cérébrale profonde, une évaluation pluridisciplinaire est exigée. Ce projet laisse penser que l’euthanasie pourrait être la seule solution acceptable en cas de maladie grave.
« Le projet de loi ne prévoit pas de concertation médicale »
Qu’apprend-on de l’étranger, concernant les euthanasies pour motifs psychiatriques ?
Les études menées à l’étranger montrent que la majorité des patients ayant eu recours à l’euthanasie pour motifs psychiatriques souffraient de dépression, de troubles de la personnalité et étaient souvent isolés. Beaucoup avaient aussi refusé des traitements considérés comme efficaces. D’ailleurs, le nombre de cas ne cesse d’augmenter. En Belgique, les euthanasies pour troubles psychiatriques représentaient 0,5 % des cas avant 2007, puis 3 % dès 2013. Un des critères d’éligibilité est l’existence d’une souffrance insupportable réfractaire aux traitements. En psychiatrie, nous n’avons cependant aucun moyen de prédire si un patient répondra à un traitement. De plus, une souffrance perçue comme insupportable à un moment donné peut devenir supportable par la suite.
En Belgique, de nombreux patients ayant initialement obtenu l’autorisation pour l’euthanasie ont finalement renoncé. La demande d’euthanasie peut être un moyen de s’adapter à la souffrance, mais pas forcément une volonté de passage à l’acte.
Source : Lire Plus





