
Jérôme Leroy pratique une manière de grand écart entre le roman noir et la poésie, intervalle suffisant pour y loger des nouvelles, des livres destinés à la jeunesse ou une inclassable merveille intitulée Vivonne. Un effondrement parfait explore un autre entre-deux, tantôt proche de la chronique, tantôt du poème en prose. Qu’importe le flacon, pourvu qu’il soit livresque. Les soixante-dix textes réunis, plus ou moins brefs, naissent d’un mot entendu, d’une chose vue, d’un souvenir ou d’un état d’âme : « Je ne sais pas ce qui s’est passé en moins de quarante ans mais ce dont je suis certain, c’est que l’on a perdu quelque chose en route, que l’on a changé de civilisation. Je ne juge même plus, je ne fais que constater. Comme on constate un décès » (« Lost in seventies »).
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Faute de pouvoir sauter du train en marche, l’auteur traverse l’époque à la manière d’un passager clandestin, dissimulé dans le double fond de sa bibliothèque pour échapper à tous les contrôleurs de la pensée, à tous les poinçonneurs du politiquement correct. Tout en se réclamant du communisme, Jérôme Leroy n’en dit pas moins ici son admiration pour Morand et Chardonne, le sectarisme n’est décidément pas son fort. Attitude risquée en cet aujourd’hui où sévissent des ayatollahs de tous poils, parfois même imberbes, mais cet art du contretemps remonte aux années 1980 : « Je prends mes quartiers dans un arrière-monde lumineux contre le monde qui s’impose alors, celui de la décennie monstrueuse avec son esthétique pubarde, ses trahisons idéologiques, le sida, la rage du fric, l’abjecte sanctification des gagneurs. »
L’ensemble n’a cependant rien d’un manifeste ou d’un traité placé sous l’étiquette d’une quelconque idéologie. Seul importe de témoigner d’une présence poétique au monde, d’une attention aux signes, à ces quelques mots sur la page de garde d’un livre d’où émergent la figure d’un grand-père et les ombres du temps retrouvé (« Hasards objectifs »). De chanter la pluie sur la gare de Nevers ou l’été indien en Allemagne. De célébrer les bonheurs de l’existence, des heures passées à la plage jusqu’à la nuit tombée, la parfaite entente avec son amoureuse dans une chambre d’hôtel, l’émerveillement devant un tableau de Paul Klee ou un ciel du Nord. D’établir une géographie élective, dont les confins du Portugal et de la Grèce occuperaient en réalité le centre.
Sans omettre quelques propositions dignes d’intérêt : la création d’un Grand Prix du dernier roman ou d’une nouvelle formule de salutation : « Quel poème as-tu lu ce matin ? » Et la soixantaine venue, l’idée de la fin se fait plus présente. D’abord sous une forme humoristique avec l’évocation, dans « Ligne fixe », des coups de téléphone donnés par la mort à l’écrivain au fil des années.
Ensuite sous une forme mystique, dans « Tout continue toujours », expérience de la dissolution d’un être dans le grand Tout lors d’une baignade nocturne : « Tout est écrit, tout est espérance, tout continue dans l’odeur d’algue, de sable et d’amande, sous la lune, tout continue pour toujours et c’est bien. » Il est recommandé d’user de ce livre envers les nouveaux commissaires du peuple et autres empêcheurs de lire en rond, comme d’une gousse d’ail sous le nez d’un vampire
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Un effondrement parfait, Jérôme Leroy, La Table Ronde, 160 pages, 16 euros.
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