« Ici, en tant que prêtre missionnaire, j’ai l’impression de revivre ce que les premiers apôtres ont vécu. De m’inscrire dans leurs pas. » « Ici », c’est en Mongolie. Le père Dieudonné Mukadi, de la cité de Arvaikheer, y a été envoyé en tant que prêtre missionnaire, par sa communauté, celle de La Consolata, en août 2016. Le prélat de 44 ans, originaire de République démocratique du Congo, se rappelle encore très bien de son départ en mission. À l’époque, il n’avait aucune idée de ce qu’était la Mongolie, sa culture et ses mœurs. « Tout au plus, je me disais que j’allais avoir très froid », confie-t-il dans un rire.
Pendant deux ans, le prêtre étudie à Oulan-Bator, la capitale. L’occasion d’apprendre la langue mongole, si difficile. En 2018, il rejoint enfin une petite paroisse, pour en être le vicaire. Le curé ? Un certain Giorgio Marengo, alors évêque et membre lui aussi des missionnaires de La Consolata. Pendant quatre ans, les deux hommes vivent ensemble, au plus près des habitants, de façon chiche. L’année 2022 sonne la fin du binôme : le pape nomme l’évêque cardinal. Une décision papale forte car ce titre n’est pas qu’honorifique : il permet aux 222 cardinaux dans le monde d’élire le futur successeur de saint Pierre.
L’année suivante, en 2023, il se rend sur place : un évènement, alors même qu’aucun pape n’y a jamais foulé la terre. Alors pourquoi une telle volonté de la part de François ? Quel intérêt à mettre en avant ce pays, à la fois gigantesque – il représente trois fois la France avec ses plus de 1,5 million de kilomètres carrés – et minuscule au vu de la part infime de catholiques qu’il représente (environ 1 500 baptisés à l’heure actuelle) ? C’est la question que s’est posée la journaliste Marie-Lucile Kubacki, vaticaniste au magazine La Vie, qui y a consacré un ouvrage sensible. Elle s’est rendue sur place pour tenter de décoder la vie d’une église si jeune, balbutiante de ses trente années d’existence.

Pour comprendre le pays, il nous faut remonter dans l’histoire fascinante de la Mongolie. Lorsqu’en 1922, ce peuple de nomades, coincé entre la Chine et la Russie, devient le premier état socialiste : il incarnera également sa vitrine. C’est ce qui explique son traitement économique et social plutôt privilégié et le taux très bas de l’illettrisme. En 1990, après la révolution mongole, le pays s’ouvre et les premiers prêtres catholiques romains – lazaristes – entrent dans le pays. Ils forment, à cinq, les premiers souffles d’une église mongole. Wenceslao Selga Padilla, prêtre philippin, en sera son évêque à partir de 2003.
Aujourd’hui, l’église est composée d’un évêque et une vingtaine de prêtres. Les cinq paroisses dans la capitale et les trois autres dans le reste du pays regroupent l’entière de ses ouailles. Le pays des steppes est encore une terre presque vierge pour les catholiques : le bouddhisme, majoritaire, est pratiqué par 53 % de la population, et 38 % se disent irréligieux. Les catholiques, eux, représentent donc moins de 0,1 % de sa population. Et pourtant.
La suite après cette publicité
Neuf ans après son arrivée, le père Dieudonné Mukadi, qui est aujourd’hui curé de la paroisse, se dit profondément heureux de son quotidien de missionnaire au beau milieu de ce « peuple singulier. » Ici, il se sent vivre pleinement la « missio ad gentes », ce décret sur l’activité missionnaire de l’Église, produit lors du Concile Vatican II, qui appelle à la mission et enjoint ses ouvriers à vivre au plus près de ceux qu’ils côtoient, pour s’imprégner de leurs mœurs et leur culture. D’ailleurs, le prêtre africain reconnaît à son supérieur de sérieux atouts : « Le cardinal connaît parfaitement la langue mongole, finement. Il peut parler de tout, avec tous. Même lors de différents juridiques avec le gouvernement si cela se présente. Il est très aimé des Mongols. » Lui-même vit sa foi, non pas en cherchant à faire du prosélytisme, mais en « tissant des liens d’amitié ».

Le thème de sa thèse ? « L’Évangile murmuré. » Une métaphore qui en dit long sur sa vision de la mission : pas de foi secrète, mais une grande subtilité dans son partage. Son tempérament s’y prêtre : le père Mukadi le décrit comme un homme profondément simple, n’ayant jamais cherché à « faire carrière », et se ressourçant dans des temps longs et quotidiens d’oraison silencieuse. Une manière de vivre qui rejoint très exactement ce que Marie-Lucile Kubacki nomme l’inculturation : « Cette façon de chercher, avec le peuple mongol, à trouver des formes mongoles de vivre sa foi. Ce qui nécessite une réflexion au long terme. » Elle-même se souvient par exemple de la disposition du baptistère, dans la paroisse d’Arhayheer : « précisément disposée sur la pierre fondatrice de la yourte, qui formait l’église. La pierre de fondement, choisie pour symboliser l’endroit d’où jailli l’eau du baptême comme source de la vie chrétienne a ici un sens théologique cohérent et s’inscrit dans la culture mongole. »
La présence minoritaire des chrétiens, comme au temps des premiers apôtres, permet aussi, selon le père Dieudonné Mukadi, de se recentrer sur l’essentiel : ne pas « faire du chiffre », mais apporter la paix. En toute discrétion et humilité. Par des actes, très concrets. Plus de 70 % de son temps est consacré aux œuvres de charité : accueillir les enfants pour jouer, proposer des douches aux familles qui n’en bénéficient pas chez elles, distribuer des denrées alimentaires… Sans discours invasif. « L’étincelle de la foi jailli dans la rencontre, au cœur d’une relation d’amitié et de confiance », abonde la vaticaniste.
Pour elle, ce sont ces caractéristiques qui rejoignent le profond souci du pape à toucher « les périphéries ». Une puissance de rayonnement qui ne dépend pas des masses : « Pour François, même une toute petite église peut détenir un témoignage à donner à l’Église universelle. La foi échappe au critère du chiffre : le témoignage est incandescent. » La Mongolie serait donc une sorte de laboratoire, qui intéresse le Pape pour sa capacité, pour les catholiques, à vivre dans un monde complexe, différent et diversifié. « Sans plaquer en Europe ce qui se passe en Asie, il est évident que se pose, sur le vieux continent, le défi, pour les catholiques, de vivre dans des sociétés multiples. Et François veut souligner qu’il y a quelque chose à apprendre de ceux qui vivent au milieu d’une certaine diversité. » Et surtout, revenir à l’essentiel : la foi, au service d’autrui, et lavée de l’esprit du monde qui en gangrène le message d’amour et d’espérance.
Jésus en Mongolie, Marie-Lucile Kubacki, Seuil, 216 pages, 21 euros

Source : Lire Plus






