« Se sentir étranger est pour moi quelque chose de très familier, c’est ce que je connais le mieux », confie Ariane Labed lors de l’entretien. Ce sentiment se retrouve dans son cinéma, qu’il s’agisse de la jeune femme de l’Est débarquant dans une ville de province après avoir répondu à une petite annonce dans son court-métrage Olla (2019), ou des deux frangines à la marge de son beau premier long September & July, adaptation du roman gothique Sœurs de Daisy Johnson.
C’est peu dire que celui-ci nous a séduit, surpris jusqu’à l’inconfort même, par son regard singulier sur l’adolescence, son mélange de prosaïsme cru et de fantastique, son atmosphère aussi fascinante qu’inquiétante, enveloppant la relation tout à la fois fusionnelle et toxique de ses personnages bientôt contraints de quitter leur lycée pour une maison de campagne isolée.
Au-delà de ses thématiques, ce film au style très affirmé, parce qu’il est réalisé en langue anglaise et sous pavillon britannique, cohère avec le parcours de sa réalisatrice, comédienne vagabonde ayant aussi bien tourné en France (Fidelio, L’Odyssée d’Alice, Voir du pays) qu’à l’étranger, comme chez son mari Yorgos Lanthimos (Alps, The Lobster), Joanna Hogg (The Souvenir) ou dernièrement Brady Corbet (The Brutalist). « Je ne sais pas à quoi ça tient », dit-elle. Peut-être un peu à son enfance et à son adolescence passées entre la Grèce (où elle est née de parents français), l’Allemagne et l’Hexagone ; avant tout, si l’on creuse un peu, à son refus de planifier quoi que ce soit, préférant au carriérisme ses intuitions et les rencontres que réserve la vie.
Il n’est pas si courant d’entendre de la part d’une actrice que le cinéma n’a jamais été un rêve. Cette ancienne danseuse, art qu’elle a pratiqué de 6 à 16 ans avant de bifurquer vers le théâtre au lycée, allait jusqu’à snober les auditions proposées par les directeurs de casting lors de ses études en Provence. La plupart des aspirantes comédiennes la regarderaient avec des yeux tout ébaubis, comme si elle débarquait de Mars. « Rien ne m’amenait vers cette industrie qui glamourise et sexualise en permanence les femmes, développe-t-elle. J’étais fascinée par le livre L’Image peut-elle tuer ? de la philosophe Marie-José Mondzain. Il fallait vraiment que ça passe par une rencontre particulière. »
Ce fut le cas avec la réalisatrice grecque Athina-Rachel Tsangari et son film Attenberg (2010) grâce auquel elle a remporté à la Mostra de Venise le prix d’interprétation féminine. Face à Natalie Portman dans Black Swan qui plus est. Mais sans que cette récompense lève ses doutes, amalgamant chez elle des sentiments divers et contraires : l’impression d’avoir pris la place d’une autre, la peur, la satisfaction et la colère d’éprouver celle-ci. « J’étais encore dans ma crise d’ado, j’ai toujours du mal à en sortir d’ailleurs. Si j’avais adoré tourner avec cette réalisatrice, mon envie était conditionnée par la qualité des projets proposés. » Yorgos Lanthimos et son Alps (2011) la convaincront de convoler avec le cinéma.
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Pour le meilleur, mais parfois aussi pour le pire auprès de certains metteurs en scène abusifs qui l’ont plus tard amenée à cofonder l’association des Acteur.ices (ADA) visant à protéger et défendre ses homologues. En dépit du traumatisme suscité, ces mauvaises expériences n’auront pas réussi à abîmer l’amour qu’elle voue à son métier. La comédienne sans passeport, qui vient de retrouver Lucie Borleteau pour une série et débute au printemps le tournage d’un film anglais, compte bien continuer à l’exercer tel qu’elle l’entend. À chacun de suivre ou non le fil d’Ariane, d’une rare cohérence, quoi qu’on en pense.
September & July ★★★ d’Ariane Labed, avec Mia Tharia, Pascale Kann. 1 h 40. Sortie mercredi.
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