On mène les guerres qu’on peut. En attendant de trouver 800 milliards pour se réarmer contre la Russie, des collectifs ont courageusement lancé un appel au boycott contre les États-Unis. Raisons diplomatiques et arrière-pensées économiques instruisent contre l’Amérique de Trump un procès plus symbolique qu’efficient. Car en attaquant d’abord l’alimentation yankee, cette resucée d’un antiaméricanisme éculé masque mal un fond plus culturel que politique.
Depuis Parménide, nous sommes ce que nous mangeons, tel que nous le mangeons. En faisant nôtre ce qui est autre, nous faisons de la nourriture le ferment de notre être, individuel et collectif. Le goût détermine ainsi un profond sentiment d’appartenance à telle enseigne qu’incorporer celle de l’ennemi est perçue comme un risque de dilution. C’est dire que manger dépasse le seul besoin physiologique. Le boycott alimentaire n’est pas une simple mesure de rétorsion mais une mobilisation identitaire. Réputée dominante, la nourriture américaine, comme le fut au XIXe siècle celle de la France, est aujourd’hui la cible d’activistes qui se donnent l’impression d’avoir une prise, dérisoire, sur le tragique.
Le boycott au fil des siècles
Née dans l’antiquité, l’idée de boycott, malgré son inefficacité, n’a jamais perdu de sa vitalité. Dès le Ve siècle, Héraclide de Cumes ou Diodore de Sicile enjoignent de se prémunir de la cuisine « bizarre et démesurée » de l’ennemi perse qui décivilise. Les mêmes ressorts sont à l’œuvre pour dénoncer les plats américains des siècles plus tard. Dans l’entre-deux-guerres, l’Action française livre bataille contre le whisky « amollissant ». Au début de la guerre froide, c’est au tour des communistes de faire campagne contre la « coca-colonisation ». Des arguments de santé publique sont avancées pour empêcher la boisson d’Atlanta de gagner l’Ouest. Elle blanchirait les cheveux, ici, provoquerait une addiction, là. L’Humanité se demande si le réseau de distribution du soda ne dissimule pas une officine de la CIA. En Allemagne de l’Est, le Fanta est proposé comme boisson de substitution. Après le Venezuela et Cuba, la Bolivie bannit en 2012 le Coca « en harmonie avec la fin du calendrier maya et du capitalisme ».
La restauration rapide américaine essuie les mêmes griefs. En 1931, le critique Curnonsky se plaint de « l’épouvante que peut causer à un gastronome l’aspect de ces restaurants américains, […] où l’on ne s’entend pas manger ». Le trait cinglant d’Hergé sur l’industrie agro-alimentaire outre-Atlantique ne rassure pas les consommateurs. Au milieu des années 1970, les Tokyotes veulent la fermeture du premier McDonald’s de la capitale nippone arguant de la présence de viande d’origine humaine dans les burgers. Récemment, à Paris, un collectif a craint que son implantation ne défigure « l’identité du quartier » de Montorgueil. Pour des motifs moins esthétiques, mais paraît-il, « sanitaires », la Russie a fait fermer les fast-foods américains de Moscou en représailles au soutien américain à l’Ukraine.
Les États-Unis auraient du mal à se plaindre d’une pratique dont ils ont toujours fait usage. En 2003, le Congrès américain appelle au boycott des « fromages gluants » de la France qui vient de lui signifier son refus de faire la guerre en Irak. En 1995, les Anglais avaient protesté de l’annonce de reprise des essais nucléaires par Jacques Chirac en interdisant notre vin sur les îles britanniques. En 2011, le groupe Boykot Fransa énonçait les enseignes alimentaires à interdire sur le sol turc. Au moment de la discussion de la loi sur le séparatisme en 2020, Erdogan lança à son peuple, « détournez-vous des marques françaises ! ». Bonne Maman et La Vache qui rit, symbole des révolutions de 2008, disparaissent des étals d’Istanbul.
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Lorsque ces appels trouvent peu d’écho, on préfère changer le nom du produit plutôt que de s’en priver. En 1917, les États-Unis font disparaître la trop germanique sauerkraut pour liberty sausage quand la Frankfurter se mue en un hot-dog moins allemand. La brouille de 2023 avec la France conduit d’avisés congressmen à rebaptiser les French Fries en Liberty Fries comme les moines qui renommaient « poisson » de la viande pour en consommer les jours maigres. Ce type d’ostracisme n’a d’effet que sur les consommateurs les plus fragiles. En 1938, le guide allemand Baedeker pouvait priver la population de plats étrangers, les élites nazies continuaient de se satisfaire de Champagne français et de caviar russe.
Un impact économique
L’antiaméricanisme a retrouvé de la vigueur à la faveur de l’élection de Donald Trump. Mais le boycott des produits américains n’aura pas plus de succès que celui que moquait déjà Monroe H. Friedman, en 1999, dans Consumer Boycotts. Les héritiers de l’Irlandais Charles C. Boycott, qui s’était heurté en 1879, au refus de paysans de travailler pour lui, auront, en effet, peu de chance de faire plier le locataire de la Maison-Blanche. Leur « éveil des consciences » ne fera en revanche que renchérir le prix de certaines denrées et supprimer des emplois en France. S’ils veulent exposer un ennemi à la vindicte populaire, il leur serait sans doute plus facile de boycotter caviar et blinis.
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