Lors d’une allocution empreinte d’une solennelle gravité, le président de la République a porté un discours de rupture. Devant les grands désordres du monde, ses mots résonnent comme un appel à l’indépendance et au courage, deux valeurs bien françaises. En invoquant la fin des « dividendes de la paix », le chef de l’État invite le pays à sortir de sa candeur. Sans bellicisme inutile, mais sans soumission à nos ennemis non plus.
Je m’étonne qu’un tel discours, attendu depuis des décennies, où la France, où l’Europe, ont péché par naïveté face au réveil des empires, ne fasse pas totalement consensus. Pis, je m’étonne qu’une partie du camp conservateur, patriote ou national, critique avec autant d’inconséquence les mots d’un président qui propose de réarmer son pays. Les mêmes qui réclament depuis des années plus d’investissement dans nos armées et plus de souveraineté poussent des cris d’orfraie lorsqu’Emmanuel Macron s’engage précisément dans cette voie.
Pendant que les anti-macronistes primaires déversent leurs critiques envers cette allocution, souvent sans la moindre rationalité, les oiseaux de mauvais augure annoncent que la France serait trop faible, trop déclinante, trop pauvre pour un chantier de réarmement… On rêve ! Que des gens qui se réclament du général de Gaulle ou de Napoléon Bonaparte renoncent au combat, avant même d’avoir commencé, a quelque chose de déconcertant.
Les mêmes auraient sûrement dit au gouvernement Paul Reynaud, à la veille de l’invasion allemande, que la France était ruinée depuis la crise de 1929, trop faible et trop déclinante pour construire des blindés ! Rappelons qu’à l’époque, un certain Charles de Gaulle, jeune membre du gouvernement, suppliait que l’on réarme la France face à Hitler.
« Certains prétendent défendre la France, mais préfèrent se coucher devant ses ennemis »
Hier comme aujourd’hui, certains prétendent aimer et défendre la France, mais préfèrent se coucher devant ses ennemis. La fascination morbide pour des « hommes forts », qui, de l’autre côté de nos frontières, se partagent le monde et considèrent la vieille Europe comme un terrain de jeu, économique, militaire ou numérique, a quelque chose d’insupportable. Voir Trump pourfendre le wokisme ou Poutine prôner l’autorité virile suffit à certains conservateurs pour adhérer totalement et sans nuance à leur politique, quitte à les soutenir lorsqu’ils cherchent à affaiblir la France. C’est un non-sens total.
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Drôle de façon d’aimer son pays
Il est ainsi curieux de voir le silence des Français pro-Trump lorsque celui-ci impose des taxes à « ses alliés » identiques ou supérieures à celles qu’il impose à la Chine. Il est aussi étrange de voir le même silence des Français pro-Poutine, lorsque le maître du Kremlin aide à expulser les soldats français d’Afrique, soutenant les pires rebelles, pourvu qu’ils détestent la France. Voilà une bien drôle de façon d’aimer son pays, que de fermer les yeux lorsqu’il est attaqué, et même de soutenir ceux qui veulent lui nuire.
En fin de compte, la violence de Trump et de Poutine envers l’Europe, envers la France, est une formidable leçon pour l’avenir, une clarification même. Il y a les patriotes sincères : ceux qui augmentent le budget de l’armée, prônent l’alliance des pays démocratiques et libres, la primauté du droit sur la loi du plus fort. Et il y a les patriotes de théâtre : ceux qui disent que tout est fichu, que la France n’a d’autre dessein que de se soumettre aux États-Unis ou à la Russie, pays où tout irait mieux qu’en France, allant parfois jusqu’à envier leurs valeurs.
Le débat intellectuel doit faire naître une nouvelle lecture des relations internationales, à la fois puissante et pragmatique. Un axe gaulliste, qui protège les intérêts de la France, sans chercher à nuire à ceux de ses voisins. Le contraire d’un nationalisme revanchard et violent, le contraire d’un pacifisme mou et apathique.
« Le réarmement de la France concerne aussi les autres nations européennes »
Politiquement, le réveil des empires ces dernières années – Chine, Russie, États-Unis – doit pousser la France à ouvrir une nouvelle page de son histoire. Un sursaut défensif sans précédent. Le chantier de réarmement a commencé. Rappelons que le budget de l’armée a été augmenté depuis 2017, passant de 32,7 milliards d’euros à 50 milliards en 2025. Le volontarisme du ministre Lecornu et du président Macron se vérifie, en la matière, dans les chiffres. Beaucoup reste à faire, mais la France est le leader incontestable de la défense européenne.
Miser sur l’industrie de défense
Le réarmement de la France concerne aussi les autres nations européennes. S’il n’est pas question de confier aux technocrates de Bruxelles le soin de faire la guerre – ils en seraient bien incapables – il est indispensable de construire des alliances. À condition que des pays comme l’Allemagne comprennent qu’il est préférable de confier leur sécurité à l’Hexagone plutôt qu’au Pentagone. Cela commence par une préférence européenne dans l’achat d’armes. La France a une grande industrie de défense, il faut miser là-dessus. La commande d’armes françaises doit être au cœur du réarmement européen.
Se réarmer, ce n’est pas déclarer la guerre. La vieille locution latine, Si vis pacem, para bellum, est plus vraie que jamais. Prise en étau entre une Russie qui s’arme de façon considérable, et des États-Unis égoïstes et isolationnistes, bien décidés à avoir une diplomatie d’intérêts sans solidarité, il serait une pure folie de laisser l’Europe dans un état de faiblesse.
La France, comme l’Europe, ne guide pas le monde seulement par les armes. C’est là sa grande singularité. La France porte un idéal. Un modèle de liberté unique au monde, une conception du droit et de la démocratie, qui, si l’on n’y prend pas garde, risque de se noyer dans le grand flot d’illibéralisme qui emporte tout sur son passage.
Nous n’avons le droit ni à la faiblesse, ni à la capitulation, ni à l’admiration de ceux qui nous menacent. La violence du monde nous oblige à nous défendre. Non parce que les démocraties européennes seraient belliqueuses, comme on l’entend ici et là, mais parce qu’elles doivent maintenir la paix sur leurs sols, condition intrinsèque au maintien des Lumières face au chaos.
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