On l’avait quitté en chantre de Notre-Dame et de ses tours en calcaire, on le retrouve à l’assaut des piliers de la mer. De toute géographie, Tesson façonne une poésie. Dans son dernier livre, « Les Piliers de la mer » (Albin Michel), il célèbre les stacks escaladés : ces sentinelles de granit, de grès, de lave ou de marbre sont des refuges, des allégories du « pas de côté ». Il a parfois bravé les interdits de la maréchaussée et des bureaucrates pour les gravir. Comme Ulysse aux « mille ruses », est-il désormais animé par la « phronesis », cette vertu antique du risque calculé, ressuscitée dans un essai par son amie Catherine Van Offelen, qui partage sa vie ? Qu’il parte à la recherche des fées ou de la panthère des neiges, ce mystique rimbaldien n’en a pas fini avec sa quête de la beauté.
Le JDNews. Alors que, pendant l’urgence sanitaire, le pays était confiné, comme sous cloche, et que les déplacements étaient interdits, vous avez grimpé au sommet de l’aiguille d’Étretat pour déclamer un « appel politique » à la liberté et à la fantaisie. Pourquoi aviez-vous envie de hurler votre amour de la liberté à ce moment-là ? Que recouvre ce cri ?
Sylvain Tesson. J’appelais (dans le genre pataphysique rigolarde) à retrouver la liberté arlequine, la gaieté mousquetaire et les coudées franches. C’est qu’en 2025 le système panoptique de surveillance est vraiment au point. Le digital ? Un rêve de maton. Cela fait longtemps que les poètes rêvent du « Fuir ! là-bas fuir ! » (Stéphane Mallarmé). « Mon rêve le plus cher et le plus caressé/C’est de m’ensevelir au fond d’une chartreuse » (Théophile Gautier). En général, les artistes rêvassent et ne bougent pas ! Moi, je prends les chartreuses, les thébaïdes, les forêts du recours au pied de la lettre. Et j’ai trouvé les stacks : presque inaccessibles, sur le côté, détachés, branlants mais séparés. Je caresse mon rêve, littéralement.
Vous ironisez sur le flop (le plouf ?) de votre appel d’Étretat… Cette invitation à la liberté peut-elle être entendue dans la France d’aujourd’hui ?
Je n’attendais rien d’autre que le ricanement des mouettes. Ce qui est déjà pas mal. Lancer un appel à fantaisie, perché en haut d’une aiguille, est une potacherie, un canular des beaux-arts. Ce qui est sérieux, c’est Arsène Lupin : une invention littéraire fixée dans un lieu. L’art augmente la valeur de l’endroit. Le lieu attend son génie. Grandeur de l’homme, prolonger le monde par une œuvre. Lupin, c’est une part de l’esprit français : insolence, gaieté, ironie, finesse, rapidité, voltairisme, ravacholisme, mélange de Cocteau, de Maupassant et de Cartouche avec l’agilité de Fantomas ! Il défend un sentiment que Maurice Leblanc appelle le « primesaut ». Le début du XXIe siècle n’est pas très primesautier : les générations se sentent offensées, honteuses du passé, anxieuses de l’avenir, séparées virtuellement du présent, flouées par l’État. Quelle poix. Quand l’atmosphère morale est dépressive, il faut monter sur les aiguilles. Les stacks sont une échappée. Ils piquent, seuls, libres, battus de houle : fréquentables !
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« Je suis d’une église où le ciel, la mer et la terre se fondent »
Plus que dans n’importe quel autre de vos livres, vous pestez contre la suradministration et la bureaucratie française qui entravent la liberté et empêchent entre autres de grimper sur les stacks…
L’administration devrait être une burette qui met de l’huile dans le mécanisme, au service des hommes de la cité. Le rapport s’est transformé. La burette est devenue le mécanisme. Et nous autres, les rouages. Dès lors, une solution : rejoindre l’inaccessible, s’y dresser un court instant pour se lustrer. Je ne me plains de rien. Pensez ! J’habite dans la France de 2025 : je ne suis tout de même pas assez inculte pour récriminer. Je n’ai rien à abattre, ni à changer. Je m’en vais.
Sous votre plume, les stacks deviennent d’ailleurs des pointes épargnées par les aménageurs de territoire. On peut en douter quand on voit les projets d’éoliennes qui fleurissent en mer. « Aucune administration n’y plantera un panonceau, écrivez-vous. Ils en rêveraient les bureaucrates : “Interdiction de parler aux oiseaux et de monter plus haut.” »
J’aime les éoliennes, elles rappellent que le progrès brasse le vent. La mission du bureaucrate est de bureaucratiser la vie. Celle de l’honnête homme de s’échapper. Baudelaire écrivait : « On devrait rajouter aux droits de l’homme le droit de s’en aller. » Les ronds-de-cuir rêvent de codifier chaque geste, déplacement et action. Du lever au coucher. Puis de légiférer le langage. Plus tard, les pensées. Il y a trois ans, dans le Vercors, j’ai vu une recommandation de l’ONF : « Changez vos projets ». Un jour, l’administration des maternités accueillera les nouveau-nés par un : « Revenez d’où vous venez. » Comment échapper à l’étau techno-administratif ? Deux solutions : changer l’histoire (les militants). S’enfuir dans la géographie (les aventuriers). La liberté est dans l’impraticable. C’est cela le voyage sur les stacks : une cartographie de l’escarpé, territoire de la liberté. Moi qui étais si nul en calcul dans mon enfance, je n’ai qu’un désir : me soustraire.
L’escalade « libre » vous a coûté cher… Dans sa version plus raisonnable, celle que vous pratiquez avec votre ami et guide Daniel du Lac, vous êtes encordés, assurés… Bien loin d’être une improvisation éthérée, c’est aussi une somme de contraintes : au-delà des obstacles qu’offre la nature, la corde, le matériel, les manips… Peut-on être libre et raisonnable ? Est-ce cela, la phronesis qu’évoque votre compagne Catherine van Offelen ?
Dans Risquer la prudence (Gallimard), Van Offelen exhume une vertu antique qui sert aux décisions : la phronesis, « prudence » grecque. C’est le contraire de la prudence actuelle devenue anesthésie de l’action. La peur a triomphé. La vertu phronésique emprunte à même proportion à la pensée et à la sensibilité, au cortex et au cœur. Le phronésique n’est ni un énarque desséché, ni un butor « hypersensible », ni un monstre froid, ni un député fulminant (La France irruptive). Quand on nage vers un piton rocheux dans les rouleaux de l’Atlantique Nord, en poussant ses cordes pliées dans un sac étanche, au milieu des orques, il faut à la fois user de raison et de réflexes. C’est un acte phronésique. Seule différence : la phronesis servait aux princes pour mener la cité. Nous autres grimpeurs de stacks, nous produisons des actes gratuits. En vue de conquérir l’inutile. L’alpiniste ne cherche que l’empire sur lui-même. C’est déjà quelque chose.
En intitulant son premier livre Risquer la prudence, ne vous envoie-t-elle pas un message ? Est-on bien sérieux quand on escalade plusieurs centaines de pitons rocheux à 50 ans ?
Mais l’escalade est un jeu sérieux. D’abord c’est une liturgie : avec Daniel du Lac, nous grimpions sur les tours de la haute solitude pour faire une offrande à leur beauté. Je prie le paysage. Je suis d’une église où le ciel, la mer et la terre se fondent : les tours du large. Nous passions en revue les positions de la liberté, célébrions leur isolement et disparaissions aussitôt que dressés en leur sommet. Aimer la beauté, risquer sa vie pour la servir par les gestes et les mots, est-ce moins sérieux que de s’écharper au Parlement pour empêcher la fusion de la liste des notaires avec le parti des pharmaciens ?
Plus qu’à l’accoutumée, l’esprit de vos parents, le journaliste Philippe Tesson et le docteur Marie-Claude Tesson-Millet, flotte sur Les Piliers de la mer, même si ni l’un ni l’autre n’appréciait l’escalade ou les nuits à la belle étoile ! Leur devez-vous votre goût pour la liberté ?
Ils aimaient une qualité dont on n’entend plus tellement la louange aujourd’hui : la fantaisie, la singularité, la spontanéité. Mon père aimait dire : « Il faut être affranchi. » Il a intégré le libertarisme des années 60, le libéralisme du XVIIIe siècle et la liberté du romantisme allemand. Rien ne l’ennuyait comme les aiguilleurs du ciel de la pensée, les matamores tartarinesques semi-illettrés et très satisfaits, les empêcheurs de penser en biais. Il aimait l’expression des choses davantage que les choses. Il a perdu des lecteurs parce qu’il savait que les opinions sont du vent, les certitudes des piliers fragiles, mais que le théâtre, lui, rachète la médiocrité de l’homme. Or, le passant qui attend l’autobus et achète un journal veut tout de même en avoir pour son argent, en termes de convictions. Si l’édito contredit le reste du journal, vous perdez des lecteurs.
Ma mère, elle, ne croyait pas tripette en l’homme bien qu’elle ait exercé le métier de leur sauvetage. Elle nous a légué son ironie générale. Elle ne s’aimait pas beaucoup. Misanthropie bien ordonnée commence par soi-même. Elle a prouvé sa générosité par ses actions. Médecin humanitaire, chef d’entreprise, directrice de journal (le Groupe Quotidien). Elle voulait améliorer le sort des femmes pour diminuer les taux de fécondité (c’était l’objet de sa fondation Équilibres & populations). Le lien est automatique. Une vie meilleure ? Moins d’enfants.
L’Axe du loup, votre premier livre qui retrace votre périple de la Sibérie à l’Inde sur les pas des évadés du goulag, avait changé de titre pour sa réédition illustrée par votre ami le photographe Thomas Goisque : « Sous le soleil de la liberté ». Faut-il être un loup solitaire pour être libre ? La liberté est-elle une solitude ?
La liberté recule sous le nombre. Dans la cabane, vous êtes seuls à vous plier aux lois de la forêt. Vous n’avez pas honte d’obéir puisque l’instance n’est pas humaine et que personne ne vous observe. Dans la ville, vous vous conformez aux usages généraux sous l’œil des semblables (voisins vigilants). La liberté commence par le silence, la solitude et la sobriété. C’est l’immense imposture de la révolution digitale. Matthew Crawford l’analyse brillamment dans Contact : le « ouaibe » vous fait croire que vous êtes libres. En réalité, vous choisissez des propositions présentées par un algorithme qui vous oriente. La liberté, c’est le mouvement dans le silence, la pensée à travers champs, la chanson dans les bois, la recollection à la table de bois, le rire dans un livre, l’effort dans la paroi, les pleurs sous la voûte, l’amour dans les cheveux. Rien qui ne nécessitât une machine. Dans Les Orientales de Victor Hugo, il y a ce poème : « La liberté dans la montagne ». Sur les pitons de la mer, chaque fois, j’ai été frappé par le rayon de la liberté. Vous désirez être libre ? Montez. Combien de peuples l’ont éprouvé : Kabyles, Berbères, Arméniens, Kalashs et Kurdes. Se replier pour continuer, se retirer pour survivre, se rétracter pour penser : moteur de l’histoire, ambition des écureuils, mouvement libertaire.

Vous avez longtemps arpenté la steppe et la taïga. Une géographie de la désolation. Les stacks, au contraire, vous ouvrent un nouvel horizon, plus au sud, puisqu’on vous découvre des affinités avec les îles Marquises. Qu’est-ce que cette inclination nouvelle dit de votre état d’esprit ? Seriez-vous frappé du démon de midi ?
Vous avez raison, à 20 ans, on cherche les orages. À 50 ans, on met sa chaise de paille au soleil sous le mimosa. Merci de me le rappeler. J’aime les îles Marquises parce que, décider d’opposer des chemises à fleurs à la violence du néant océanique, me semble à la fois clownesque, tendre et génial. Quand tout se fracasse, seul le cœur pur prend son ukulélé pour chanter ! Mon saisissement dans le Pacifique vient de ce que je cherchais à établir une théorie de la liberté par l’éloignement physique. C’est cela que je vois dans la figure du pilier d’érosion : le « pas de côté » comme principe politique. La colonne s’est détachée de la côte. Certains dandys, ermites ou résistants s’éloignent de la masse. Or, dans les confettis des îles du Pacifique, ce symptôme de la séparation, plein de noblesse et d’angoisse, se matérialise violemment. Jamais ailleurs qu’au cap Horn, aux Marquises ou à l’île de Pâques, je n’ai éprouvé la radicalité de l’esprit du stack.
« Boualem Sansal sait que l’islamisme est le malheur du monde arabe et menace nos rives »
Boualem Sansal est emprisonné à Alger depuis le 16 novembre dernier. On vous a vu participer à toutes les manifestations de soutien à l’écrivain algérien. Quel est le lien qui vous unit à lui ?
Il avait de très belles mains, une sacrée gueule. Il était doux et courageux, donc seul et par là même libre. Un stack. Qu’est-ce que le courage ? Dire les choses à rebours de son intérêt. Ne rien espérer, ni regretter. Il savait que l’islamisme était le malheur du monde arabe et menaçait nos rives. Pour l’avoir dit, prison. Et des intellectuels, des édiles français, des faux généreux à moustache parfumée ou des petites marquises poivre et sel, continuent à tortiller de la plume n’osant pas prendre son entière défense ! L’islam est une religion. La critiquer n’est pas pourfendre ses sectateurs. Les propagateurs de l’islam politique seront les premiers à faire les frais de ses intransigeances. C’est comme dans l’urbanisme en Provence : vous bétonnez le sol, la vague emporte tout. Les promoteurs alors s’échappent dans les collines, laissant à ceux qu’ils méprisaient le soin de supporter le malheur qu’ils ont contribué à faire venir.
Face à vos pairs, écrivains et éditeurs réunis à l’Institut du monde arabe en soutien à l’écrivain emprisonné, vous avez écrit que le courage de Boualem Sansal poussait à l’introspection. Pourquoi et à qui était destinée votre question : « Et nous, avons-nous le courage de nommer le mal ? »
La critique de l’islam – comme système de conduite politique – ne fait pas de vous un être inhumain. Il faut rappeler que le terme islamophobie est spécieux. Critiquer une religion n’est pas s’en prendre à une race. Il y a des musulmans aux yeux bridés (Chine), à la peau noire (Soudan), aux cheveux blonds (Anatolie). Le débat moral et politique à propos d’une religion devrait être permanent. Mais notre conformisme, nos démissions, nos petites angoisses, et la présence en France d’un vivier électoral de plus en plus important empêchent toute discussion, au nom de la préséance pour les damnés de la terre. « Damnés de la terre », les richissimes chefs du Hamas ? Mais ont-ils lu le Coran, les progressistes qui enveloppent leur vertu dans le keffieh ? Ne trouvent-ils pas que l’application à la lettre du verset 193 de la sourate 2 risque de nuire au parc inclusif où baguenauderont les pandas ?
Vous rappelez que la liberté a toujours un prix. Quel est celui que vous payez ?
Je dois être ridicule à force de sautiller partout et d’en faire des livres. Qui ne l’est pas ? Je me fiche du ridicule. Être soi-même est une hygiène. Le prix que je paie ? Je me suis rompu les os. La médecine m’a sauvé. La chance aussi. Et le goût de la vie qui pousse en moi comme un chiendent. Autre prix : je ne laisse pas d’enfants. Je me prive de cette qualité d’amour que j’ai vouée à mes parents. Mais je m’économise les angoisses que je leur ai données. Et j’épargne au fils que je n’aurai pas le tourment d’avoir pour père celui qui n’aurait même pas été digne d’être son enfant. On dirait une phrase de mon père. Dommage qu’il soit mort, il m’aurait expliqué ce que je voulais dire.

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