Le rouleau compresseur judiciaire est en marche. Lundi 28 avril, au petit matin, 29 suspects ont été interpellés en région parisienne, marseillaise, lyonnaise ou encore bordelaise, dans ce qui apparaît de plus en plus comme la première affaire de narcoterrorisme déployée à grande échelle sur le territoire français. Deux semaines seulement après le début de la vague d’attaques contre les prisons et les surveillants pénitentiaires, dont certains ont parfois été suivis jusqu’à leur domicile privé, la justice a frappé un grand coup.
Car à travers ces actions revendiquées par de mystérieux tags « DDPF » – Défense des droits des prisonniers français –, c’est le programme carcéral du ministre de la Justice, Gérald Darmanin, qui était visé. « Force reste à la loi et à la République dans notre lutte implacable contre le narcotrafic », a immédiatement réagi le garde des Sceaux après les premiers placements en garde à vue.
Collaboration de Telegram
En réalité, cette opération policière d’envergure a démarré dès les premières heures de la saisine du Parquet national antiterroriste (Pnat) le 15 avril dernier. Sous la coordination de la sous-direction antiterroriste (Sdat) de la direction nationale de la Police judiciaire (DNPJ), au moins 200 enquêteurs ont été mobilisés 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. L’enquête a été classée prioritaire par l’ensemble des services de police du haut du spectre : DGSI, BRI, Raid… La police technique et scientifique (PTS), basée à Écully, a analysé jusqu’à 260 scellés, tous hissés en haut de la pile des dossiers à traiter en premier, les affaires courantes ayant été remises à plus tard. Selon les informations du JDNews, les experts en empreintes ont permis d’identifier formellement plusieurs individus dont l’ADN a été retrouvé sur certains fragments d’engins incendiaires ou pièces à conviction.
Parallèlement à ce travail de la PTS, les analystes ont criblé plus de 10 millions d’identifiants téléphoniques afin de débusquer les commanditaires de ces vagues d’attaques. Plusieurs groupes de discussions privés sur la messagerie cryptée Telegram se sont retrouvés au cœur des investigations. Certains canaux avaient déjà été infiltrés par les services de renseignement qui avaient ainsi pu observer discrètement les liens entre commanditaires et exécutants.
Mais le contenu des échanges n’était pas suffisamment caractérisé, ce qui rendait la judiciarisation en amont de l’affaire impossible. Depuis l’interpellation en septembre dernier, sous l’impulsion de la section cyber du parquet de Paris, du patron de Telegram, Pavel Durov, la messagerie cryptée répond désormais aux réquisitions judiciaires. Ce qui s’est à nouveau vérifié dans cette enquête. Les policiers ont récupéré en quelques jours seulement des numéros de téléphone, des identifiants et des adresses IP qu’ils ont ensuite analysés, décryptés et recoupés avec les lieux des attaques. Par ailleurs, près de 90 techniques spéciales d’enquête ont été réalisées, dont des infiltrations numériques sur les téléphones des suspects.
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Les enquêteurs ont exploré toutes les pistes possibles : ultragauche, activisme local, ingérences venues de l’étranger, narcobanditisme…
Heure après heure, le puzzle s’est assemblé sous les yeux des enquêteurs de la Sdat qui ont, au total, rapproché quinze faits commis entre le 13 et le 21 avril au cours de cinq nuits d’actions coordonnées, l’attaque la plus grave ayant été celle du centre pénitentiaire de La Farlède, le 15 avril près de Toulon, où la porte du sas d’accès aux véhicules a été visée par des tirs d’arme automatique. Sur la scène, quinze impacts de balles ont été constatés et treize douilles retrouvées au sol. Pour cette attaque, la qualification de « tentative d’assassinat » a été retenue par la justice car un surveillant en faction qui atteignait le poste de garde s’est retrouvé sur la trajectoire de la salve de tirs. Par miracle, il n’a pas été atteint.
Les enquêteurs ont exploré toutes les pistes possibles : ultragauche, activisme local, ingérences venues de l’étranger, narcobanditisme… Rapidement, c’est cette dernière hypothèse qui semble avoir retenu leur attention. Plusieurs sources proches évoquent une action initiée par des membres du groupe criminel marseillais de la DZ Mafia. « On a affaire à des individus qui sont proches ou qui se réclament comme appartenant à ce réseau de narcotrafiquants. D’autres suspects n’ont pas de liens établis mais sont des exécutants. C’est assez hybride », rapporte un connaisseur du dossier. Selon les informations du JDNews, le coup de filet s’est aussi concentré à l’intérieur des prisons. Au moins un détenu a été placé en garde à vue.
Une intention : faire plier l’État
« Ces interpellations réalisées en un temps record montrent la très bonne coordination des services de police et de justice », se félicite-t-on au sein de la hiérarchie policière. Le choix de la saisine du Pnat, dès les premières heures, a été déterminant. D’autant qu’il ne sautait pas forcément aux yeux. Aucun mort, ni même blessé. Uniquement des dommages matériels. Mais une peur qui s’est très rapidement diffusée au sein du personnel pénitentiaire et un mode d’action, revendiqué par des tags, qui a très clairement exprimé l’intention : celle de faire plier l’État afin qu’il abandonne son projet de prisons ultrasécurisées pour narcotrafiquants.
« Avec les attentats islamistes, on avait oublié que le terrorisme était avant tout un mode d’action », commente une source sécuritaire. Une bonne nouvelle : les services antiterroristes sont en capacité d’entraver ces groupes criminels. Une moins bonne : le narcoterrorisme, tel qu’il se pratique déjà aux Pays-Bas et en Belgique, est désormais bel et bien implanté en France.
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