Le JDD. Comment expliquer l’échec des conservateurs aux législatives canadiennes, pourtant en tête dans les intentions de vote ?
Olivier Sabourin. Plusieurs facteurs ont joué en faveur des libéraux. D’abord, le départ de Justin Trudeau a redonné une certaine crédibilité au parti libéral. L’ex-Premier ministre était devenu une figure usée, associée à une gouvernance perçue comme idéologique et déconnectée des priorités économiques. Sa politique très à gauche a mené à un « ras-le-bol général », surtout dans un contexte de crise économique déjà très difficile.
Mais, surtout, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a profondément bouleversé la campagne. Ses menaces de sanctions économiques et ses propos sur une éventuelle annexion du Canada ont provoqué une onde de choc dans le pays. Dans un contexte économique déjà tendu et avec face aux récentes menaces américaines, les électeurs ont voté avec en tête la question cruciale : qui saura le mieux défendre les intérêts canadiens face aux États-Unis ?
Dans ce contexte de crise, pourquoi Mark Carney, novice en politique, a-t-il convaincu davantage que Pierre Poilievre, qui siège depuis vingt ans au Parlement canadien ?
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Poilievre a souffert d’un amalgame avec Donald Trump, même si cela relève d’un raccourci. Certains électeurs ont redouté qu’il ne se montre trop doux avec Washington. Il a même parfois été perçu comme trop conciliant, voire ambigu dans sa posture à l’égard des États-Unis. Les électeurs attendaient un discours « Canada First » et cette image trop clivante du chef de file des conservateurs a effrayé une partie de l’électorat.
Carney, lui, a tenu un discours très clair : priorité à la souveraineté économique et à la défense des intérêts canadiens. Cela a rassuré l’électorat, préoccupé par la vulnérabilité du pays face à son puissant voisin. Bien qu’il soit nouveau sur la scène politique, son parcours comme gouverneur de la Banque du Canada, puis de la Banque d’Angleterre, lui a donné une stature de gestionnaire sérieux, expérimenté et rassurant dans un contexte de turbulence économique. Face à une crise économique aggravée par les incertitudes géopolitiques, son expertise a fortement pesé.
Contrairement à l’opposition frontale de Mark Carney, quelle était la position empruntée par le candidat conservateur Pierre Poilievre face aux menaces de Trump ?
Poilievre n’a jamais exprimé une volonté de rapprochement avec Trump. Au contraire, il a affirmé vouloir défendre les intérêts du Canada. Mais sa position a manqué de clarté. Les électeurs ont perçu une certaine ambiguïté, notamment en raison des liens traditionnels des conservateurs avec les régions de l’Ouest canadien, comme l’Alberta, où l’économie repose largement sur les exportations de pétrole vers les États-Unis.
Les conservateurs canadiens ont donc toujours eu plus d’affinité avec Washington. Ce pragmatisme économique a été interprété par certains comme un manque de fermeté. D’ailleurs, dans son discours de défaite, Pierre Poilievre a réaffirmé l’importance de protéger la gestion de l’offre et la compétitivité du Canada face aux États-Unis, notamment dans le secteur pétrolier.
Les libéraux ne disposent que de 155 sièges sur 343, loin de la majorité absolue de 172
De son côté, Mark Carney a adopté une posture résolument antagoniste vis-à-vis de Washington, refusant toute concession. Même s’il est peu probable qu’il rompe réellement les liens commerciaux avec les États-Unis, cette position de principe a été politiquement payante.
Cette victoire des libéraux redore-t-elle le bilan de Justin Trudeau ?
Pas vraiment. Mark Carney et Justin Trudeau incarnent deux visions très différentes. Justin Trudeau, issu d’un milieu académique, s’est illustré par son image publique, son engagement dans des causes sociales, et une ligne politique très à gauche, notamment sur des sujets comme l’immigration. Il incarnait une gauche libérale idéologique, mais parfois critiquée pour son manque de pragmatisme.
Carney, lui, s’est présenté comme un gestionnaire de crise, pragmatique et orienté vers l’action. Il s’est clairement démarqué de son prédécesseur, répétant tout au long de la campagne : « Je ne suis pas Trudeau. » En cela, Carney ne redore pas le blason de Trudeau, mais il pourrait redonner au parti libéral une image de parti sérieux, capable de gouverner dans un contexte difficile.
Les libéraux n’ont pas obtenu la majorité absolue. Quels sont les rapports de force au Parlement ?
À court terme, il y aura probablement une certaine entente entre les partis pour faire face aux tensions avec les États-Unis. Poilievre a lui-même évoqué la nécessité d’une collaboration dans son discours de défaite, ce qui montre une volonté de responsabilité politique.
Mais sur le long terme, les choses se compliqueront. Les libéraux ne disposent que de 155 sièges sur 343, loin de la majorité absolue de 172. Si l’unité nationale autour de la défense contre Trump s’effrite, les conservateurs pourraient adopter une posture plus combative, s’opposant frontalement à certaines réformes économiques ou sociales proposées par les libéraux. Le spectre de motions de censure ou de blocages parlementaires est à envisager.
Quelles orientations attendre de Mark Carney en matière de politique étrangère ?
On verra si Mark Carney saura tenir tête à Donald Trump ! Il souhaite en tout cas diversifier les relations commerciales du Canada vers l’Europe, l’Asie, ou encore l’Afrique. Mais dans les faits, 75 % des exportations canadiennes dépendent du marché américain.
Il est donc peu probable que le Canada puisse se détacher de Washington sans irriter Trump et donc subir de lourdes conséquences économiques. Il devra donc réussir un jeu d’équilibriste : résister à Trump sans compromettre les intérêts économiques du Canada.
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