La semaine dernière, le Premier ministre depuis quatre mois, François Bayrou, a écrit à ses ministres pour dire qu’il n’était pas content. « François Bayrou recadre ses ministres sur la hausse du coût de la fonction publique », titre-t-on à gauche. « Face à la hausse du coût de la fonction publique, François Bayrou tape du poing sur la table », titre-t-on à droite. On a mal pour les ministres, la table et le poing. L’objet de son courroux est légitime : nous sommes face à un scandale d’État. Alors que, dit-on, il faut d’urgence trouver des économies partout, demander aux Français et à nos administrations de se serrer la ceinture (la dette abyssale, les déficits hors de tout contrôle), que font les dirigeants de la fonction publique française, constituée de 2,5 millions de fonctionnaires ? Ils font en sorte que ces derniers se goinfrent.
Pardon pour le verbe un peu agressif, mais on n’en trouve pas d’autre pour décrire cette montagne de fric soudainement déversée sur 2,5 millions de fonctionnaires qui n’en demandaient sans doute pas tant – en tous cas pas tous. Ils se savent rémunérés par les contribuables français, connaissent le privilège de leur retraite assurée, calculée sur les six derniers mois de leur activité. Ils savent la difficulté des temps pour leurs compatriotes : les 9,1 millions de Français vivant en dessous du seuil de pauvreté (1 216 euros par mois pour une personne seule), les 3,1 millions de Français au Smic (1 398 euros nets par mois), les 3,1 millions de demandeurs d’emploi.
En 2024, l’inflation était de 2 %. Compte tenu de ce qui précède, cela aurait été déjà inexplicable que leur masse salariale suive cette hausse. Or, au lieu de s’octroyer des hausses de traitement de 2 %, ils ont triplé leurs gains : +6,2 % ! La masse salariale de la fonction publique est passée d’un coup, dans le plus grand silence (complice ?) de tous nos corps d’État et structures de surveillance (Bercy, Cour des comptes), de 100,3 à 107 milliards d’euros ! 6,7 milliards de cadeau bonus : en moyenne, 233 euros de hausse de salaire mensuelle pour tous ! Comme si les 3,1 millions de smicards en France s’octroyaient une hausse de salaire de 13 % dans l’acquiescement général.
Des mots, toujours des mots
Et là, on ne comprend plus. Pas seulement au nom de la justice sociale : un smicard dans le secteur privé en France, soumis à la concurrence des marchés et à un cycle économique difficile, a une situation autrement plus précaire qu’un fonctionnaire à l’emploi et retraite garantis à vie. On ne comprend plus parce que, depuis des années, en particulier sous les gouvernements d’Édouard Philippe, Jean Castex, (pas Élisabeth Borne), Michel Barnier et François Bayrou, on ne cesse d’alerter sur les dérapages budgétaires, les économies à faire. Se paierait-on de mots ? La politique française ne serait-elle plus qu’un théâtre rempli de vieux acteurs, proférant avec plus ou moins de vigueur et de talent des mots jamais suivis d’actes ? Et tant pis si le public a déserté la salle depuis bien longtemps, et menace maintenant de mettre le feu au théâtre.
230 000 postes économisés sur cinq ans
On espérait que le courroux légitime et puissamment exprimé du Premier ministre soit suivi d’actions à la hauteur du scandale. On imaginait la mise à pied d’une douzaine de contrôleurs à Bercy et la Cour des comptes. Le limogeage d’un ou deux ministres, trois ou quatre directeurs d’administration centrale. Enfin, une action visible au sommet, vue de tous, encourageant les comportements vertueux – la peur de finir sa carrière à Saint-Pierre-et-Miquelon ou à Mayotte et en Guyane est après tout assez motrice.
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Nada. Rien. Une soufflante pour rire, et on passe à autre chose. Comment imagine-t-on un instant que les dirigeants de notre fonction publique chercheront des économies si, face à une telle ignominie (7 milliards de cadeaux pour rien, dans un contexte délétère), aucune sanction ne tombe, à la façon de Martin Lamotte dans une scène finale de Papy fait de la résistance : (« Attention, je vais crier très fort… ouh… ouh… »). Au loup.
Une saine mise sous tension
La contre-proposition #11 est dans le droit fil de la #10 (inéligibilité des parlementaires faisant voter un budget au-delà de 3 % de déficit sur PIB, et/ou augmentant un centime d’impôt, cotisation et contribution dans le pays le plus fiscalisé du monde développé). Pour dégonfler la baudruche de la masse salariale du secteur public, et inciter ses agents comme ses dirigeants à non seulement faire des économies, mais à se réorganiser – et profiter des incroyables gains de productivité qu’apporte le numérique, mais aussi la mobilité des carrières –, je ne vois qu’une solution.
Le prochain exécutif élu en 2027 s’engagera à ce qu’aucun fonctionnaire partant à la retraite dans le quinquennat ne soit remplacé par un recrutement nouveau. Non pas un fonctionnaire sur deux, mais un fonctionnaire sur un. Sur cinq années, on parle d’environ 230 000 postes ainsi économisés : si 2,5 millions de fonctionnaires coûtent 107 milliards d’euros, l’économie globale serait à terme d’au moins 10 milliards d’euros par an. Mais au-delà des économies, ce non-remplacement permettra une saine mise sous tension de la fonction publique, les services en sureffectifs (il y en a) étant forcés de se réorganiser, et de favoriser la mobilité de leurs agents vers les services en sous-effectifs notoires (il y en a, au moins autant).
Sortir de la crise
Parce que ce n’est pas sa culture (garantie d’emploi et de retraite), le service public mesure mal à quel point on devient ingénieux, souple, plus rapide et plus efficace, sous la contrainte financière et organisationnelle. Compte tenu de la gabegie financière, et de l’inefficacité organisationnelle qui se donne à voir dans de nombreux pans du service public, la marge de progression est énorme. Sans parler de l’intérêt de vivre des carrières multiformes, dans des services et domaines différents.
À l’instar de tous les Français, en particulier dans les nouvelles générations et dans le privé. Le non-remplacement de 100 % des fonctionnaires partant à la retraite entre juin 2027 et juin 2032 ne sera pas une punition. Mais une invitation à vivre et travailler davantage comme les 20,2 millions de salariés du privé en France, avec les résultats remarquables qu’on leur connaît, en matière de productivité notamment. Cette mise à niveau aura aussi une vertu évidente de justice sociale, qui permettra à notre économie, notre société et notre pays de retrouver sa croissance, son unité et son rang dans le monde.
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