
Dans la nuit du 2 janvier 1949, les habitants de Corps-Nuds (Ille-et-Vilaine) entendirent sonner le glas. Quelques heures plus tôt, dix-huit footballeurs originaires du village avaient trouvé la mort dans un accident de la route. Le 4 mai 1988, un joyeux carillon retentit depuis la même église pour célébrer la liberté retrouvée d’un enfant du pays après trois ans de captivité dans les geôles du Hezbollah. Entre ces deux sons de cloche, entre les évocations de deux traumatismes, l’un collectif, l’autre personnel, L’Accident se déploie de manière inattendue.
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Jean-Paul Kauffmann semble moins préoccupé de mener l’enquête sur la fatale sortie de route du camion Dodge, moins soucieux aussi de revenir sur les conditions de sa détention au Liban (au point de commettre une erreur sur la date de sa libération !) que de reconstituer un paradis envolé. Celui d’une enfance passée à la campagne dans les années 1950 : « J’appartiens en effet à ce continent perdu, le “vieux monde” : une société rurale d’avant la mécanisation, la France des comices agricoles, des fêtes patronales, qui croit au surnaturel. Un pays rythmé comme un siècle auparavant par la sonnerie des cloches, le cours des fêtes fixes et mobiles. Une époque où l’individu échangeait encore avec la nature sans volonté de la dominer ou de la détruire. »
Avec des parents prénommés Marcel et Odette, difficile d’éviter les références proustiennes – d’autant que, souligne Kauffmann, « cette époque n’avait guère changé depuis les débuts de la IIIe République ». Comme dans La Recherche, la découverte de la lecture modifie pour toujours le rapport au monde. Comme dans La Recherche, les méditations prennent la couleur des vitraux d’église. Comme dans La Recherche, il s’agit de sauver des eaux de l’oubli un monde englouti : « Cet ordre cosmologique cesserait bientôt d’exister : les agriculteurs succèderaient aux paysans. Une civilisation agreste jetait ses derniers feux. »
Un monde où la religion occupait une place centrale, symbolisée par l’incongru clocher néo-byzantin (le titre du livre est également à entendre au sens architectural) et par deux figures énigmatiques : le curé Paul Brionne et le cousin Georges Rousseau, un prêtre dont la carrière se voile de plusieurs zones d’ombre. Le petit Jean-Paul sert le premier en qualité d’enfant de chœur et parle avec le second à l’occasion de ses visites inopinées, sans parvenir à cerner la personnalité de ces hommes en froid avec leurs ouailles ou avec leur hiérarchie.
Ce qu’il reste d’inélucidé dans nos jeunesses n’en a pas moins contribué à former les êtres que nous sommes devenus, tel est l’enseignement de ce beau récit, tel est le mystère de toute existence. À quoi Kauffmann donne parfois les dehors de l’humour : « Un enfant de chœur qui observe en douce peut se révéler un journaliste des plus présentables » – l’odeur quotidienne du pain cuit dans le fournil de la boulangerie paternelle aurait pareillement développé le flair du futur reporter.
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Voilà qui dissimule peut-être des réalités plus douloureuses, ce qui est nommé dans ces pages une « inadhérence au monde » ou une « impression de dénoter ». Si Jean-Paul Kauffmann place ses souvenirs sous le signe d’une tragédie, c’est parce que « le drame appartient à l’étrangeté, voire à la bizarrerie présente tout au long de [sa] vie ».

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