
Le vice-président américain, J.D. Vance, a mis en alerte la conscience européenne sur les tentations malsaines qui guettent nos démocraties fatiguées : en Roumanie, en Allemagne, en France, les opposants sont traqués, surveillés, disqualifiés. Dans ce contexte où rôde la censure, un manifeste liberticide annonce la strangulation progressive des esprits libres. Le papier a été commis par Pierre Rosanvallon, un mage du Système. Il appartient à ce que Péguy appelait le « Parti intellectuel », qui définit la métaphysique de la Cité et que Paul Valéry appelait les « professions délirantes ».
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Le Monde lui a ouvert ses colonnes pour une tribune au ton péremptoire, publiée juste après l’exécution judiciaire de Marine Le Pen. Ce penseur de l’intelligentsia française, qui en tient pour la Toge, prétend « sauver la démocratie ». Le sauvetage tient en deux prescriptions : d’abord le changement de souverain de référence. Rosanvallon nous explique qu’il y a deux sortes de souverainetés : celle du « peuple-arithmétique », le peuple des urnes, un agrégat de hasard qui compose l’humeur du moment. Et celle du « peuple-communauté » qui se définit par des valeurs. « L’instrument de cette souveraineté-là est la justice, qui est la fabrique des valeurs. »
« La crainte de sortir du périmètre sanitaire préparent l’avachissement des consciences et l’éclipse de la liberté »
La conclusion logique implique deux renversements : la légitimité du pouvoir des juges doit être reçue pour supérieure à celle des urnes. Et la vraie souveraineté populaire doit être la souveraineté judiciaire. Ainsi donc, la judiciarisation de la vie politique installe le messianisme judiciaire. La fonction tribunicienne passe du forum au prétoire. C’est un coup d’État légal. La deuxième prescription place la liberté d’expression sous l’empire de la société de surveillance. À partir d’un constat amer : « La démonisation du populisme n’a plus d’effet. » Il faut donc « poursuivre sans relâche les voleurs de mots et les trafiquants d’idées ».
Cela nous rappelle le mot d’Hannah Arendt sur les trois manières d’intimider le dissident. D’abord la démonologie : on fait de vous un démon. Ensuite la négation du réel : on fait de vous un déviant. Enfin la stigmatisation judiciaire : on fait de vous un délinquant. Que dissimule donc cette nouvelle doctrine orwellienne ? Une atmosphère de panique : la gauche n’imprime plus. Ariane Mnouchkine en a fait l’aveu dans une autocritique surprenante* : « Nous, gens de gauche, on a lâché le peuple. Quand les gens disaient ce qu’ils voyaient, on leur a dit qu’ils se trompaient, qu’ils ne voyaient pas ce qu’ils voyaient. Comme ils insistaient, on leur a dit qu’ils étaient des imbéciles. Puis, comme ils insistaient de plus belle, on les a traités de salauds. »
Derrière la panique, il y a le « sauve-qui-peut ». On devine les gouttelettes de sueur froide devant l’urgence obsessionnelle de sanctuariser le grand récit mondialiste et diversitaire tenu par la caste planétaire, aujourd’hui bousculée. À Davos, en janvier 2024, Ursula von der Leyen avait déjà sonné le tocsin en expliquant que « la désinformation [était] le premier péril de notre temps » et que la liberté d’expression ne pouvait être une fin en soi. L’idée, c’est de restreindre son périmètre. Avec un corset juridique qui induit le conditionnement psychologique.
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L’idéal est de créer, face au Système, qui s’autoraconte, une société de l’autosurveillance : le journaliste s’autosurveille. Le prof s’autosurveille. L’homme politique s’autocensure. On ne dit plus rien. On ne pense plus rien… Ainsi l’institution judiciaire est-elle appelée à devenir le « ministère de la Vérité », qui impose la novlangue. La peur, la crainte de sortir du périmètre sanitaire préparent l’avachissement des consciences et l’éclipse de la liberté. Bernanos l’avait prophétisé : « La pire menace pour la liberté n’est pas qu’on se la laisse prendre, car on peut toujours la reconquérir, c’est qu’on désapprenne de l’aimer et qu’on ne la comprenne plus. »
*Libération, 12 juin 2024
Source : Lire Plus






