L’opinion mondiale a été choquée par la tentative prêtée à Emmanuel Macron d’influencer l’élection du pape. Pourtant, à prolonger le regard sur sa longue histoire, ce scrutin hors norme, sans candidat et sans campagne – ne faut-il pas donner le pouvoir à celui qui n’en veut pas ? – a toujours été soumis, et de façon très ostentatoire, à des multiples ingérences temporelles, depuis les patriciens romains aux nations occidentales.
Mais l’intervention de l’Église, puissance temporelle, dans les affaires des États rendait inévitable l’intérêt des princes pour la succession apostolique. L’importance du choix du souverain pontife, qui va présider aux destinées de l’Église comme le caractère imprévisible de sa désignation transforment alors l’élection en un théâtre autant politique que spirituel. Dans l’épaisseur du secret, les diplomates ont bien essayé de percer les mystères du conclave et souvent d’en influencer l’issue à leur avantage. Même après la précaution tardive du conclave, la force du Saint-Esprit n’a pas toujours pu préserver l’institution, quoique sacrée, des intrusions, des révélations et des tractations, faisant peser sur le scrutin le poids des passions humaines.
La désignation des premiers papes est incertaine. On choisit encore l’évêque de Rome comme presque n’importe quel prélat, par un vote de clercs et… de laïcs, ou par acclamation populaire. Mais il faut aussi compter avec les grands lignages et la validation de l’empereur romain germanique. Soucieux de s’en affranchir, Nicolas II réserve l’élection aux cardinaux évêques (1059) avant qu’Alexandre III, consolidant cette position, en 1179, n’élargisse le « corps électoral » à l’ensemble des cardinaux et n’instaure la majorité des deux tiers.
Dès la fin du XIIe siècle, clôture et bulletins font leur apparition mais l’élection reste toujours l’otage des appétits séculiers. En 1271, le peuple agacé par une vacance de plus de deux ans, enferme cum clave les cardinaux et ôte le toit de leur cellule, moins pour les intimider que laisser mieux agir l’Esprit-Saint.
« Le conclave est d’abord une voie divine pour orienter les cœurs vers le Ciel »
Élu alors qu’il était en Terre sainte, Grégoire X, institutionalise en 1274 le « conclave », mais autorise le contact avec l’extérieur par le biais de la « tour », ouverture dans la chapelle, relativisant ainsi la mise au secret. Par la constitution Ubi periculum, il accélère procédure électorale : les cardinaux seront à l’isolement dans une chapelle, au plus tard, dix jours après la mort du pape et s’il « n’est pas élu les trois premiers jours du conclave […] les cardinaux n’auront qu’un seul plat au déjeuner et un peu de vin jusqu’à ce que l’élection soit terminée » (art 5). Ces préventions ne dissuadent pas les princes d’intervenir. En 1305, il faut un an d’intrigues pour élire Clément V qui inaugure la Papauté d’Avignon. Revenue dans Rome en 1376, la Curie est aux prises avec le Grand Schisme d’Occident qui voit deux, puis trois papes s’affronter sur fonds de rivalités « nationales ».
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Les puissances catholiques n’ont pas fini de peser sur l’élection pontificale. La France, l’Espagne et l’Autriche exercent jusqu’en 1904 le jus exclusivae leur permettant d’exclure un candidat au trône de Pierre. Si les cardinaux Pacca (1823) et Rampolla (1903) en font les frais, l’influence de Franco n’empêche pas le cardinal Montini de devenir Paul VI en 1963.
Chateaubriand, ambassadeur près le Saint-Siège à la mort de Léon XII, ne fait pas mystère de son entregent auprès des cardinaux, « augustes mandataires de l’immense famille chrétienne pour un moment orpheline » mais reconnaît son impuissance « sur un corps invisible renfermé dans une prison dont les abords sont strictement gardés. Je n’ai ni argent à donner, ni place à promettre. Les passions caduques d’une cinquantaine de vieillards ne m’offrent aucune prise sur elle ». On discute encore de l’ingérence soviétique sur les scrutins, moins du soutien américain à l’élection du Polonais Jean-Paul II.
L’interventionnisme des États emprunte des chemins plus feutrés mais use parfois de manœuvres grossières pour répandre des rumeurs sur l’état de santé ou la réputation de tel papabile à écarter. Il reste à mesurer son influence sur le Sacré Collège qui, avant l’entrée en conclave, devise seul sur l’avenir de l’Église dessinant les premiers choix de noms. La nature unique d’un scrutin à la majorité qualifiée, au nombre connu et restreint d’électeurs « clôturés » dans le silence de la chapelle Sixtine, ne peut que susciter les supputations.
On apprenait jadis des conclavistes, clercs auxiliaires des électeurs aujourd’hui disparus, la répartition des votes mais, de l’incinération des bulletins sous Pie XII à l’interdiction de twitter sous peine d’excommunication en 2013, le secret du conclave n’a jamais été aussi bien gardé. Cette prévention salutaire n’est pas une dissimulation de l’opinion des électeurs mais le moyen de rendre leur adhésion au pape, « confiante et unanime ». « Annoncé » ou « surprise », le souverain pontife ne tire pas sa légitimité des cardinaux. Il n’est pas davantage leur délégué mais l’instrument exclusif de la Providence. Avant d’être un mode transmission du pouvoir, le conclave est bien d’abord une voie divine pour orienter les cœurs vers le Ciel.
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