Depuis 1962, l’Algérie, désormais indépendante, n’aurait dû être traitée que sur le plan diplomatique ; elle continue pourtant à faire partie de notre politique intérieure nationale. Tel est le grand paradoxe de la relation qui lie la France à l’Algérie : aucun autre pays dans le monde n’entretient d’histoire aussi riche, complexe et tragique avec la France que l’Algérie. Une histoire faite de renoncements, d’échecs et d’occasions manquées depuis l’indépendance de 1962.
Pour avoir lui-même souligné, dans un rapport publié par la Fondapol en mai 2023, les conditions de circulation, de séjour et d’installation extrêmement favorables aux ressortissants algériens prévues par l’accord noué en décembre 1968 entre la France et l’Algérie, Xavier Driencourt est devenu lui-même la bête noire du régime algérien, conspué par la presse algéroise et par le président Tebboune en personne. Mais le diplomate, nommé ambassadeur de France en Algérie à deux reprises – fait unique au Quai d’Orsay –, est un observateur avisé des affres de la relation franco-algérienne. Il livre une analyse limpide dans un essai documenté, France-Algérie, le double aveuglement (L’Observatoire).
Car entre l’ex-puissance coloniale et la jeune nation indépendante, la relation était viciée dès le départ : quatre mois seulement après les accords d’Évian, ratifiés par référendum des deux côtés et entérinant le cessez-le-feu, le coup d’État de juillet 1962 en Algérie constitue un premier tournant. Ben Bella, Boumédiène et Bouteflika prennent le pouvoir. Un épisode (trop) souvent occulté dans l’historique de la relation bilatérale franco-algérienne : « On ne comprend rien à la période qui commence alors si l’on ne retient pas que, dès 1962, le partenaire algérien de la France n’est pas celui que la France a choisi à Évian : c’est un régime de parti unique, avec le FLN à sa tête, régime dont l’armée est et restera la colonne vertébrale. »
Du général de Gaulle jusqu’à Emmanuel Macron, l’attitude des présidents de la Cinquième est caractérisée par ce que Driencourt appelle une forme de « bienveillance spontanée » à l’égard du régime algérien : « Cette “bienveillance spontanée” qui, chez certains hommes politiques français, s’apparente à de la complaisance, consiste dès 1962 à “fermer les yeux” sur ce qui se passe à Alger », écrit l’ancien diplomate.
Réseaux algériens
L’angélisme des dirigeants français n’a pas été sans conséquence : l’accord franco-algérien de 1968 sur la circulation et l’installation des Algériens en France, largement à l’avantage des premiers nommés, permet à l’Algérie d’instaurer un certain chantage à l’immigration. Et la France a aujourd’hui toutes les difficultés du monde à obtenir de l’Algérie les fameux laissez-passer consulaires permettant la reconduite à la frontière d’un ressortissant algérien refoulé du territoire national. Que dire par ailleurs du traitement infligé à l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, privé d’avocat, emprisonné depuis le 16 novembre et condamné en mars dernier à une peine de cinq ans de prison ferme à l’issue d’un procès soviétoïde ?
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Les consulats algériens se montrent très peu coopératifs avec les autorités françaises en matière d’expulsion
La reconnaissance par Paris, en juillet dernier, de la « marocanité » du Sahara occidental, revendiqué par le Front Polisario soutenu par Alger, constitue à l’évidence un point de quasi non-retour dans la relation diplomatique entre les deux pays – l’expulsion mutuelle de vingt-quatre agents diplomatiques (douze de chaque côté) en avril dernier étant le dernier épisode connu d’une crise inédite depuis 1962.
Les réseaux « officiels et officieux » de l’Algérie en France sont dûment répertoriés par Driencourt : le réseau diplomatique et consulaire d’une part, formé notamment de vingt consulats – contre trois pour la France en Algérie –, dotés de pouvoirs discrétionnaires importants car ce sont eux qui disposent, selon leur bon vouloir, de l’exécution d’une OQTF ; la Grande Mosquée de Paris, financée depuis 1982 par le budget algérien du ministère des Affaires religieuses et dont le recteur est l’avocat franco-algérien Chems-Eddine Hafiz, un proche du président algérien Abdelmadjid Tebboune ; enfin, ce que Driencourt nomme le « quatrième cercle » de l’influence algérienne en France, composé des associations de la diaspora algérienne et, phénomène tout récent, des influenceurs qui répètent à l’envi la propagande du régime algérien et déversent une haine farouche contre la France – à l’image du TikTokeur Doualemn, dont l’expulsion vers son pays natal a été rejetée en janvier dernier par la police aux frontières algérienne.
Absence de réciprocité
Dès lors, que faire ? Xavier Driencourt tire un premier constat, celui de l’asymétrie de la relation bilatérale au bénéfice de l’Algérie. « Les gouvernants [algériens] et son élite nous connaissent, sont informés par leurs multiples réseaux officiels ou officieux de nos hésitations, de nos scrupules, de nos tentations comme de nos remords. Nous ne sommes pas dans un combat équilibré ou égal : les Algériens nous connaissent bien mieux que nous ne les connaissons. »
L’autre grande asymétrie touche à la question de l’immigration. Les Algériens bénéficient de conditions d’entrée et d’installation sur le territoire français nettement plus favorables que celles prévues pour les ressortissants d’autres pays étrangers mais, dans le même temps, les consulats algériens se montrent très peu coopératifs avec les autorités françaises en matière d’expulsion. « La base des relations diplomatiques étant la réciprocité, le fait qu’Alger se dispense de remplir ses obligations juridiques et administratives nous libère des nôtres », plaide Driencourt.
La dénonciation unilatérale de l’accord de 1968 serait donc, selon le diplomate, la pierre angulaire du rééquilibrage de la relation franco-algérienne. Mais l’énarque suggère d’autres pistes, car la France dispose encore de certains leviers : délivrance des visas divisée de moitié, consignes plus strictes données à la Police aux frontières (PAF) en ce qui concerne les ressortissants algériens, fin de l’exemption de visas pour les passeports diplomatiques de la nomenklatura algérienne, fermeture des consulats jugés peu coopératifs, contrôle des flux financiers opaques de la grande mosquée de Paris. « L’Algérie ne comprend que le rapport de force, mais il faut vouloir l’utiliser », assène Xavier Driencourt. Chiche ?
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