On le voit de loin dans le ciel parisien. Ce dôme majestueux aux courbes d’or, qui surplombe un ensemble de bâtiments à la rigueur toute militaire, est connu de tous. Ce qui s’y passe en son sein, un peu moins. Entre ces murs rectilignes, que côtoient le fameux musée de l’Armée et la cathédrale Saint-Louis où se pressent les touristes, vivent des hommes et des femmes cabossés par la vie et par la guerre. Ils sont les invalides des Invalides, la raison d’être et la vocation première de cette institution fondée par Louis XIV et qui a traversé trois siècles d’histoire, de la monarchie de droit divin à la République en passant par l’Empire.
Dans les couloirs de l’Institution nationale des Invalides (INI), où nul n’accède sans montrer patte blanche, des chambres en enfilade laissent apercevoir des morceaux de vies couleur kaki où la mémoire s’enchevêtre avec l’avenir. Dans celle de Kévin, 35 ans, des insignes de la Légion étrangère et des photos d’hommes en treillis ornent les murs, képis exposés sur les étagères entre deux icônes. Depuis son fauteuil, Kévin sourit à ses visiteurs inopinés. Né à Kinshasa, ce légionnaire naturalisé français « par le sang versé » est revenu d’Afghanistan après avoir reçu une balle dans la tête tirée par un sniper, dont la marque est encore visible. Chaque mot est péniblement articulé, presque murmuré. « Mais ça va toujours, là-haut », assure-t-il dans un sourire malicieux. Il est le plus jeune des 65 pensionnaires.
La plus âgée, blessée pendant le débarquement de Normandie, a atteint ses 104 printemps. Beaucoup ont été témoins des grandes guerres du XXe siècle : Seconde Guerre mondiale, Indochine ou Algérie ; les plus jeunes ont perdu l’usage de leurs jambes ou de leurs bras en Opex (opération extérieure). Tous ont donné leur vie pour la France. « Je le referai sans hésiter. » Sous la paisible pergola située juste en face du foyer où se retrouvent les pensionnaires, le caporal-chef Mikaele, 47 ans, se remémore son ancienne vie au 1er régiment médical.
Né à Futuna, il choisit de s’engager dans l’armée française en 2001, après avoir vu des militaires porter secours à son île dévastée par un cyclone quelques années plus tôt. « Je voulais servir ma patrie, me sentir utile », explique-t-il. Afghanistan, Mali, Centrafrique, Kosovo, ex-Yougoslavie… les Opex, souvent à haut risque, s’enchaînent. En tant que combattant auxiliaire de santé, Mikaele se retrouve en première ligne pour prodiguer des soins aux blessés. En 2011, alors qu’il est basé à Tagab, au nord-est de l’Afghanistan, où s’intensifient les assauts des talibans, un attentat suicide contre un convoi français fait cinq morts. « J’étais dans mon véhicule avant blindé sanitaire, je suis sorti pour secourir les blessés », se souvient-il.
« On est comme une fratrie »
Après un mauvais atterrissage en saut en parachute au Gabon, en 2021, il subit un AVC qui le rend hémiplégique. Rapatrié à l’hôpital militaire de Percy, il est ensuite admis en tant que pensionnaire aux Invalides en 2023. « Je suis heureux ici. Je peux faire beaucoup de sport avec le cercle sportif, de l’escrime, de la musculation, du golf… J’ai même pu porter la flamme paralympique aux JO ! raconte Mikaele en souriant. C’était un honneur de le faire pour tous les pensionnaires. On est comme une fratrie », poursuit celui qui a été choisi pour porter l’étendard sous l’Arc de Triomphe le 8-Mai, lors du ravivage de la Flamme de la Nation. À la tête de cette grande famille, le général de Saint-Chamas, gouverneur des Invalides, endosse le double rôle d’autorité morale et de père des pensionnaires. « Je les connais tous par cœur. Je suis leur frère d’armes. Depuis leur arrivée jusqu’à leur mort, je suis là pour prendre soin d’eux. Ici, c’est certes un établissement de santé exceptionnel, mais c’est avant tout leur maison : ils y ont droit à une vie épanouie, sereine, joyeuse », déclare le général.
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« Nous sommes le seul endroit prenant en charge les blessures dans toutes leurs dimensions »
Outre le centre des pensionnaires, l’INI accueille le centre de réhabilitation post-traumatique (CRPT), qui permet aux pensionnaires, mais aussi aux hospitalisés, militaires ou civils, de bénéficier des soins les plus adaptés à leurs pathologies. Composé d’une équipe pluridisciplinaire (médecins, infirmiers, ergothérapeutes, kinésithérapeutes, psychomotriciens, psychiatres…), il dispose d’un plateau technique de rééducation ainsi que d’une piscine thérapeutique. « Là où la médecine de secours au combat permet de sauver la vie, le rôle du CRPT est de sauver la qualité de la vie des blessés », résume le médecin en chef Stéphanie Truffaut, à la tête du CRPT et de l’unité de médecine physique de réadaptation. « L’objectif est d’offrir des soins, mais aussi de permettre autant que possible la réinsertion dans la société et de retrouver une autonomie », poursuit le colonel.
« Nous sommes le seul endroit prenant en charge les blessures de guerre dans toutes leurs dimensions », explique le général Sylvain Ausset, médecin général inspecteur et directeur de l’INI. Amputations, blessures médullaires (occasionnant un déficit sur les membres), lésions cérébrales, blessures psychiques : au fil des âges, l’institution a su s’adapter à l’évolution des conflits armés pour prendre en compte l’ensemble du spectre des blessures de guerre. Une unité est ainsi dédiée à la prise en charge du stress post-traumatique, car la blessure psychique, bien qu’invisible, domine dans les conflits modernes.
Exposés à la mort de leurs frères d’armes, à des situations dangereuses et anxiogènes, eux-mêmes mutilés, ces blessés de la quatrième génération du feu se retrouvent souvent dans une situation de handicap social lourde à gérer. Comme les autres blessés, ils trouvent aux Invalides le soutien dont ils ont besoin : ici, on répare les vivants. Et cette vocation n’est pas près de s’éteindre, ajoute le général de Saint-Chamas. « Depuis la création de l’institution en 1674 jusqu’à aujourd’hui, et s’il le faut dans encore 350 ans, les invalides seront toujours chez eux aux Invalides. »
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