«Édouard, tu as un problème avec les Ultramarins ? » Nous sommes mercredi dernier, 6 h 45 dans le studio d’Europe 1, et votre chroniqueur matinal vient de résumer en 2 minutes 30 la contre-proposition de la semaine. Avec un étonnement : aucun haut fonctionnaire responsable du dérapage scandaleux de la masse salariale de la fonction publique n’a été sanctionné « en étant muté à Saint-Pierre-et-Miquelon, en Guyane ou à Mayotte », à l’instar de la proposition de Laurent Wauquiez d’y envoyer les OQTF.
Comme si la punition suprême, le bannissement de la « bonne société », était de partir travailler dans ces territoires loin de la métropole, mais qui sont, encore aujourd’hui, la France. Depuis les quartiers ouest parisiens, la plaisanterie est facile et sans conséquences. Depuis Nouméa, Pointe-à-Pitre, Saint-Pierre, Cayenne, Fort-de-France, Saint-Denis, depuis ces îles et territoires comptant plus de 2 millions de Français, la blague est odieuse.
Elle traduit un manque de respect et une déconsidération inexcusables. Comme si ces territoires et populations étaient des quantités négligeables, des environnements tout juste bons à recueillir ce que la France produit de pire, en matière de fonctionnaires incompétents, de produits en surplus, de clandestins dont on ne voudrait plus, le tout au prix fort : les salaires des fonctionnaires tout comme le coût des produits de base étant disproportionnés dans les territoires d’outre-mer par rapport à la métropole.
Alors, pour tenter de corriger ce faux pas involontaire, bête et blessant, et répondre à cette interpellation légitime qui me mettait dans mes tout petits souliers, la contre-proposition cette semaine est consacrée non pas seulement à la relation entre l’outre-mer et la métropole. Mais plus largement à la relation que chacun de nous, Français, peut et doit entretenir avec ce qui est perçu comme le centre, ou la tête : qu’il s’agisse de Paris, de l’État ou de la métropole.
« Les Français ne se sentent pas assez respectés »
Au cœur de cette relation, un mot, absent comme un père absent : celui qui, d’après l’excellente étude annuelle de NoCom, est la valeur pour laquelle les Français ont la plus forte attente, croissante d’année en année : le respect. Loin, très loin devant l’égalité, l’ordre, le travail, ou même la liberté, le respect est depuis 2018 la valeur « que les Français aimeraient voir prendre le plus d’importance dans les années qui viennent ».
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Cette demande exprime en creux une réalité préoccupante, et croissante : les Français ne se sentent pas assez respectés : les Ultramarins par rapport à la métropole ; les périphéries par rapport au centre ; les classes moyennes et laborieuses par rapport aux classes favorisées ; les actifs par rapport aux inactifs. Les exemples, plus ou moins dramatiques, abondent autour de nous, des violences insurrectionnelles de l’extrême gauche ou des Gilets jaunes, à l’épidémie d’arrêts maladie dans la fonction publique et de quiet quitting dans le privé : dans l’entreprise, quand on ne se sent pas respecté, on lève le crayon.
Regardons les mots avant les chiffres : « respect », étymologiquement, signifie regarder derrière soi. Regarder derrière, ceux que l’on aurait pu oublier ou négliger. Ceux que l’on doit considérer (« regarder avec attention ») si l’on veut vraiment faire société, faire nation. Le respect, avant toute autre querelle historique, budgétaire ou sociale, c’est le regard porté sur l’autre. Pas de nation française, si le regard posé sur l’autre est celui du dénigrement. Ou, pire encore, si on ne le regarde plus : les invisibles de Christophe Guilluy.
Dans la longue histoire de notre pays, pays de liberté et de responsabilité, quelque chose, voici deux ou trois siècles, semble s’être brisé dans le caractère mutuel du respect et de la considération. Comme si l’un et l’autre ne pouvaient plus exister qu’à sens unique : d’un côté, les ayants droit. Ceux qui ont droit à tout : à manifester, à être subventionnés, à recevoir des réparations pour les fautes et erreurs subies dans le passé ou dans le présent d’une « exploitation » économique. De l’autre, ceux qui ont le devoir de tout donner, de pourvoir à tout, de se charger de tous les maux et responsabilités : ce sera, selon les cas, l’État et le représentant, le maire, la métropole, le patron.
« On ne relèvera pas notre pays sans remettre au cœur cette notion cardinale de considération mutuelle »
Le respect et les chèques pour les périphéries ; la responsabilité et le chéquier pour le centre. Il ne s’agit pas uniquement de l’outre-mer, pour lequel la nation française dépense bon an mal an 22 milliards d’euros : 10 000 euros par habitant. Mais de tous les ayants droit autoproclamés de la nation française : les cheminots-enfants gâtés de la SNCF qui vont faire grève cette semaine – honte à ces superprivilégiés – alors que les 500 000 salariés et retraités de cette entreprise malade coûtent 20 milliards d’euros par an aux Français : 40 000 euros annuels, quatre fois plus qu’un Ultramarin. Qui dit mieux ? Des ayants droit partout, mais un seul responsable toujours coupable : l’État, le centre, la métropole, l’employeur.
De semaine en semaine, cette chronique égrène des contre-propositions pour le prochain exécutif français. Celui qui aura la lourde charge de remettre sur les rails un pays qui a déraillé depuis 44 ans, financièrement, mais aussi éthiquement. Compte tenu des efforts qui devront être faits, on ne relèvera pas notre pays sans remettre au cœur cette notion cardinale de considération mutuelle, pour la périphérie comme pour le centre, l’employé comme l’employeur, le retraité comme le travailleur. Un pays de 67 millions d’ayants droit, où l’on se défausse systématiquement de tout sens de la responsabilité, individuelle comme collective, est un pays de moutons prêts pour le communisme et la dictature.
Ce n’est pas avec de l’argent que nous n’avons plus, ou des dénonciations de fautes passées et présumées, que l’on remettra le respect mutuel au cœur de la nation française. Mais avec un changement de regard, de la périphérie vers le centre, et réciproquement. Ce changement de regard n’est pas quantifiable. Il ne réclame ni référendum, ni loi, ni décret, ni même un budget. Encore moins la création d’un bayrousien Comité du respect mutuel. Il dépend uniquement de nous. Sinon, à quoi bon rester ensemble si l’on ne se respecte plus ? La République une et indivisible n’est pas un droit acquis, mais un devoir de citoyen. De Cayenne à Nouméa en passant par le 15e arrondissement.
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