Tout père est sans doute une énigme pour son fils, mais il en est de plus insondables que d’autres. Imaginez que le vôtre vous annonce un beau matin qu’il s’en va vivre un an sur Eiao, une île désolée des Marquises, dans des conditions si hostiles que le séjour du Robinson de Daniel Defoe ressemble par comparaison à des vacances au Club Méditerranée. C’est ce qui est arrivé à Antoine de Caunes.
Son père, Georges, journaliste vedette, part bivouaquer en 1962 à l’autre bout du monde – d’où il envoie des cartes postales radiophoniques. L’expérience tourne court au bout de quatre mois, car le naufragé volontaire est rapatrié plus mort que vif. Sur la base du journal intime tenu par celui-ci et en dialogue avec les magnifiques illustrations de Xavier Coste, Antoine de Caunes répond pour deux à cette question : « Peut-on sortir indemne d’une pareille aventure ? »
Le JDNews. Quelles relations aviez-vous avec votre père ?
Antoine de Caunes. Mon père était un taiseux, comme beaucoup d’hommes de sa génération qui ne voulaient pas revenir sur ce qu’ils avaient connu pendant leur jeunesse ou pendant la guerre. Cela se vérifiait dans le domaine privé. Il avait enregistré un disque intitulé Le mystère de la naissance expliqué aux enfants – qu’il m’a offert quand j’avais 13 ans, plutôt que de m’expliquer directement ce dont il était question dans le microsillon 25 cm !
C’est la proposition de faire une BD qui a déclenché l’envie d’évoquer l’expérience de naufragé volontaire faite par votre père. Vous aviez donc besoin d’une sollicitation extérieure ?
La suite après cette publicité
C’était une affaire classée pour moi, ça faisait partie des souvenirs familiaux. Une histoire parmi celles que mon père m’avait racontées de manière très superficielle, sans jamais dire le pourquoi, au même titre que d’autres expériences extrêmes comme une expédition en Amazonie ou au Groenland avec Paul-Émile Victor. On n’en parlait pas, on n’en parlait plus, cela faisait partie du roman familial, mais je ressentais toujours la nécessité d’avoir une explication.
« Cela a fait remonter beaucoup d’émotions, d’autant que mon père est toujours très présent pour moi »
Et quand la proposition de faire une BD m’a été faite par Dargaud, cette histoire d’île est revenue à la surface. Mais il me manquait son point de vue sur le gouffre qui avait séparé l’idée d’une robinsonnade de la réalité d’un séjour sur un caillou perdu au milieu de nulle part. Je me suis alors souvenu du journal intime qu’il avait tenu là-bas. Où j’ai découvert l’autre versant de l’histoire, très différent du caractère journalistique de ses chroniques à la radio.
Votre père est mort en 2004. Auriez-vous pu faire cet album il y a dix ou quinze ans ? Est-ce une question de moment ?
Certainement. J’aime beaucoup l’idée d’avoir trente ans de plus que mon père au moment où je raconte son séjour sur l’île – dans cet album, je suis à la fois l’enfant et le père de mon père.
Comment s’est passée la collaboration avec Xavier Coste ?
Je connaissais son adaptation du 1984 de George Orwell et L’enfant et la rivière d’après Henri Bosco, un travail magnifique. L’idée l’a inspiré au point qu’il s’est lancé avec beaucoup d’enthousiasme dans les dessins, avant même que j’aie terminé le scénario.
Il y a beaucoup de souffrance de part et d’autre, morale pour vous, morale et physique pour votre père. Vous replonger dans cette période a-t-il été éprouvant ?
Cela a fait remonter beaucoup d’émotions, d’autant que mon père est toujours très présent pour moi. Je pense aussi souvent à ma mère, je me rends compte de la chance que j’ai eue d’avoir des parents si étranges, si particuliers, qui m’ont laissé grandir sans me brider.
Je n’avais d’ailleurs aucun compte à régler avec mon père – je me méfie comme de la peste de ce genre de bouquin qui prend le public en otage. Il m’a seulement fallu vaincre l’obstacle de la pudeur que j’ai héritée de mon père, trouver la bonne distance avec l’intime. Je crois que ce livre lui aurait fait immensément plaisir, il en aurait été ému et flatté. Mais c’est le travail d’une vie d’essayer de comprendre ses parents.
Une phrase de lui revient comme un leitmotiv : « L’important, ce n’est pas d’arriver, mais de partir. » Comment l’interprétez-vous ?
Un mantra qu’il appliqué toute sa vie, il arrêtait dès qu’il avait le sentiment d’avoir fait le tour d’une histoire. Sa vie était faite de ruptures – et je me suis aperçu que j’avais hérité de ça, je suis même troublé par la manière dont j’applique ses préceptes. Je ne le prends pas comme une désertion, ça le dépassait à la manière d’un impératif catégorique à partir, à se frotter au réel.
Venons-en au cœur du mystère. Vous écrivez : « Je continue toujours à me demander comment un père de trois enfants, certes séparé des mères, peut ainsi mettre sa vie en danger. » Travailler sur Il déserte vous a-t-il cependant apporté quelques éléments de réponse ?
C’était une constante chez lui. Quand Benoîte Groult, sa première femme, a accouché de leur premier enfant, il était au Groenland. Ce qui ne lui a pas porté bonheur puisque Paul Guimard avait profité de ses absences pour lui piquer sa femme.
« Je fais un métier où je suis très entouré, mais j’ai un grand besoin de solitude »
Ils ne s’étaient plus adressé la parole jusqu’au jour où l’ironie du sort (titre d’un roman de Guimard !) a voulu qu’une expédition de Guimard passe à quelques encablures de l’île de mon père et qu’il lui propose de passer le voir. Mais la rencontre ne s’est pas faite.
Il déclare à un autre moment à propos de l’île : « Si j’avais réussi à planter un arbre, je dirais presque que ma vie n’aurait pas été inutile. » Son amour de la nature est frappant…
C’était un paysan, mon père. Il était propriétaire d’une maison avec un peu de terre dans la Vienne. Il passait ses journées sur son tracteur à labourer, à planter. Au fil du temps, c’était devenu un jardin luxuriant. Il avait emporté des graines sur l’île – où rien n’a poussé, bien évidemment, sauf une salade.
Votre père a par la suite tenté une autre expérience étrange, se faire enfermer pendant deux semaines dans une cage du zoo de La Palmyre…
Il voulait voir le monde du point de vue des primates. Je suis sans doute le seul enfant au monde à avoir jeté des cacahuètes à son père dans un zoo.
« L’île déserte est une tentation permanente de chacun », déclare votre père. Est-ce que cela vaut pour vous ?
Bien sûr, on a tous nos îles désertes. Je fais un métier où je suis très entouré, mais j’ai un grand besoin de solitude, je peux passer des après-midi entiers plongé dans des bouquins sans dire un mot. J’aime aussi les grandes marches passées à réfléchir. Mes îles ne sont pas physiques, ce sont plutôt des citadelles. J’ai du mal à vivre en société trop longtemps. Mais ma véritable tentation serait d’aller aux Tuamotu, me recueillir sur la tombe de Stevenson, mon auteur de chevet. J’en profiterais pour faire un gros crochet par Eiao.
Il déserte – Georges ou la vie sauvage, Antoine de Caunes (texte) et Xavier Coste (dessin), Dargaud 208 pages, 30 euros.
Source : Lire Plus





