C’est une image de cauchemar qui, désormais, se répète à l’infini : des bolides lancés à toute allure au cœur de nos villes, des motos vrombissantes surgissant à l’angle des rues, des vies brisées sur l’asphalte – et l’indignation qui, chaque fois, monte, mais semble impuissante. Deux drames récents en Haute-Savoie viennent de le rappeler avec fracas : à Gaillard, un différend routier vire au drame, faisant un mort et deux blessés ; à Évian-les-Bains, un pompier de 38 ans, en civil, est percuté en tentant de mettre fin à un rodéo urbain, son pronostic vital engagé. Dans la voiture de l’auteur présumé, 19 ans, déjà connu pour trafic de stupéfiants et alcool au volant, on retrouve vodka et cartouches de protoxyde d’azote. Un cocktail d’inconscience, de provocation et de mort.
Il y a cinquante ans, ce phénomène n’existait pas. Aujourd’hui, il surgit partout : dans les grandes métropoles comme dans les sous-préfectures, au cœur des quartiers dits « sensibles » comme dans les zones périurbaines les plus calmes. On pourrait croire à un simple fait divers, mais les rodéos urbains sont bien plus que cela : ils sont le miroir grossissant de certaines fractures de la France contemporaine.
Que racontent-ils de nous ? De notre société ? Ils sont d’abord l’affirmation d’une puissance brute, d’une virilité sans bride. Comme les courses de chars dans Ben Hur, comme les défilés militaires de jadis, il s’agit d’imposer sa domination sur un territoire. Les « pilotes » de rodéos ne sont pas des amateurs de vitesse égarés : ils se mettent en scène, défiant les forces de l’ordre, terrorisant les passants, transformant le bitume en champ de bataille. Ils incarnent une forme moderne de conquête urbaine, où la violence n’est plus seulement subie, mais revendiquée.
Déferlement de testostérone motorisée
On s’étonnera que les néoféministes, d’habitude promptes à dénoncer la « masculinité toxique », restent étrangement silencieuses face à ce déferlement de testostérone motorisée. Tous les marqueurs sont pourtant là : démonstration de force, mépris du faible, écrasement symbolique du territoire. Mais il est vrai qu’une certaine gauche radicale, fascinée par les marges et les transgressions, a parfois contribué à esthétiser ces pratiques, transformant les motards de rodéos en figures de rébellion. Souvenons-nous de ces films qui les dépeignent en héros tragiques, défiant l’ordre établi, en quête de liberté. Cherchez l’erreur…
Pourtant, dans le réel, loin des fantasmes militants, l’immense majorité des Français ne voit pas dans ces rodéos un geste révolutionnaire, mais une menace insupportable. Les habitants des quartiers populaires eux-mêmes, souvent en première ligne, n’en peuvent plus de vivre au rythme des moteurs hurlants, des nuits sans sommeil, de la peur qu’un enfant, un vieillard, un simple passant soit fauché. Car il ne s’agit pas ici de simples nuisances sonores, mais de vies mises en danger chaque jour. La rue n’est plus un espace commun, mais un terrain de chasse.
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« Les rodéos urbains nous mettent au défi de redevenir une société de droit »
Face à ce fléau, l’État semble enfin réagir. Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, a annoncé la saisie systématique des véhicules impliqués. Certains, à juste titre, s’interrogent : faudra-t-il aller plus loin ? S’inspirer, comme en Grande-Bretagne, de la doctrine du « contact » permettant aux forces de l’ordre de percuter les fuyards ? Faut-il instaurer des peines exemplaires, dissuasives, pour marquer un coup d’arrêt à ce phénomène ? Ce sont des débats nécessaires, douloureux parfois, mais incontournables. Car à force d’hésiter, de temporiser, de craindre la bavure ou l’embrasement, on abandonne de facto le terrain à ceux qui veulent l’imposer par la terreur.
En finir avec la culture de l’excuse
C’est là que réside l’enjeu profond : voulons-nous continuer à acheter une forme de « paix sociale » au prix du sacrifice de quelques innocents ? Acceptons-nous que l’État recule, quartier après quartier, laissant aux plus violents le soin de fixer leurs propres lois ? Ou décidons-nous enfin de réaffirmer qu’il existe des règles communes, qu’aucune « culture » de l’excuse ne saurait justifier l’injustifiable, et que la liberté de circuler sans crainte appartient à tous, y compris — surtout — aux plus vulnérables ?
Le sociologue Max Weber l’avait formulé avec lucidité : l’État, pour exister, doit détenir le monopole de la violence légitime. Sans lui, il n’est qu’un géant aux pieds d’argile, et la société se dissout dans la loi du plus fort. Aujourd’hui, les rodéos urbains nous mettent au défi de redevenir une société de droit, capable de protéger les faibles sans céder au chantage des forts. Car, ne nous y trompons pas, derrière chaque moteur rugissant, chaque dérapage, chaque accélération folle, il y a un message adressé à la France : « Ici, c’est nous les maîtres. »
À nous de répondre avec fermeté et sang-froid, sans complaisance ni naïveté. C’est à ce prix que nous préserverons ce bien précieux, trop souvent négligé : la tranquillité publique. Sans elle, il n’y a ni liberté, ni égalité, ni fraternité. Seulement le vacarme des moteurs et le fracas des vies brisées.
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