Le suspense n’aura pas duré. Jeudi 8 mai, à 18h08, soit 24 heures après l’entrée des cardinaux en conclave, une fumée blanche s’échappe de la chapelle Sixtine, annonçant au monde entier l’élection du 267e pape de l’Église catholique. Peu après, depuis la loggia surplombant la place Saint-Pierre envahie de fidèles, le cardinal protodiacre Dominique Mamberti proclame le traditionnel « habemus papam ». Le nouveau souverain pontife est le cardinal Robert Francis Prevost. Premier pape nord-américain, il règnera sous le nom de Léon XIV.
Souriant mais visiblement ému, le successeur de Pierre apparaît. À la différence de son prédécesseur, qui, en pareilles circonstances, avait revêtu une simple soutane blanche, Léon XIV arbore la mosette rouge traditionnelle et l’étole dorée jadis portée par Benoît XVI et ses prédécesseurs. « La paix soit avec vous tous », lance-t-il à la foule, en écho aux paroles du Christ, avant d’affirmer que cette paix « désarmée, désarmante, provient de Dieu, qui nous aime tous » et que « le mal ne prévaudra pas ». Puis, appelant à « construire des ponts », il exprime sa volonté de guider une Église unie, synodale, fidèle à sa mission d’annoncer l’Évangile, avant de bénir la foule.
« Dans Celui qui est Un, soyons un »
Une nouvelle fois, le célèbre adage « Qui entre pape au conclave, en sort cardinal » s’est vérifié. Donné favori de ce scrutin, le cardinal italien Pietro Parolin, secrétaire d’État du pape François, n’a pas réuni les suffrages nécessaires pour accéder au trône de saint Pierre. Selon plusieurs médias italiens et américains, sa santé fragile, des critiques sur sa gestion interne, et surtout, l’accord controversé entre le Vatican et la Chine, dont il a été le principal artisan, auraient fini par éroder la confiance d’un nombre croissant de ses pairs. Lors des congrégations générales, les cardinaux d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie lui auraient fait barrage et auraient pesé lourdement dans la balance, en faveur d’un nom jusque-là plus discret : celui du cardinal Robert Francis Prevost.
Sans figurer en tête, son nom circulait toutefois parmi les papabili. Les connaisseurs de la curie suivaient son ascension depuis sa nomination comme préfet du dicastère pour les évêques, en janvier 2023. Mais beaucoup le jugeaient encore trop jeune, d’autres estimaient qu’élire un pape américain, dans le contexte géopolitique actuel, risquait de donner l’image d’une Église trop proche de Washington. Et pourtant. Ce 8 mai, à Rome, le conclave tranche vite : Léon XIV est élu dès le quatrième tour de scrutin, à la majorité des deux tiers. Une élection aussi rapide que celle de Pie XII en 1939 et de Benoît XVI en 2005. Le lendemain, rompant la règle de réserve imposée aux électeurs, le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, confie à l’agence vaticane Imedia que le nouveau pape a obtenu un « score magistral » et que « tout le monde était derrière lui ».
Pour Christophe Dickès, historien spécialiste du catholicisme, cette élection fulgurante s’explique par le profil exceptionnel du cardinal Prevost. « C’est en quelque sorte le mouton à cinq pattes. Né en Amérique du Nord de parents européens, ayant vécu en Amérique latine, Léon XIV fait le lien entre les continents. Missionnaire de terrain, fin connaisseur de la curie, docteur en droit canon et polyglotte, il allie enracinement pastoral, rigueur intellectuelle et vision universelle. »
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En 1985, il part comme missionnaire au Pérou, où il dirige le séminaire de Trujillo et enseigne le droit canonique pendant près de dix ans avant d’obtenir son doctorat de droit canonique sur le rôle du prieur local dans l’ordre de Saint-Augustin
Originaire de Chicago, où il voit le jour le 14 septembre 1955, jour de la fête de la Croix glorieuse, Robert Francis Prevost entre dans la congrégation des religieux de Saint-Augustin en 1977 et prononce ses vœux solennels quatre ans plus tard. Licencié en mathématiques et en théologie, le brillant étudiant est ordonné prêtre en 1982. En 1985, il part comme missionnaire au Pérou, où il dirige le séminaire de Trujillo et enseigne le droit canonique pendant près de dix ans avant d’obtenir son doctorat de droit canonique sur le rôle du prieur local dans l’ordre de Saint-Augustin. De retour aux États-Unis, il devient justement, en 2001, prieur général de l’ordre des Augustins après une élection éclair (déjà !), avant d’être élu pour un deuxième mandat, preuve de sa capacité à fédérer.
En 2015, il est nommé évêque de Chiclayo puis préfet du dicastère pour les évêques en 2023, où il se distingue par sa discrétion, sa capacité d’écoute et sa rigueur. C’est notamment dans le cadre de ce dicastère que Mgr Dominique Rey, ancien évêque de Fréjus-Toulon, a eu l’occasion de l’approcher et d’échanger régulièrement avec lui. « C’est un homme discret, mesuré, qui ne cherche pas la lumière, décrit-il. Il dégage une vraie profondeur spirituelle, perceptible dans chacune de ses prises de parole, et porte une attention sincère à l’unité de l’Église. » Le Saint Père a d’ailleurs pris pour devise « in illo uno unum » (« Dans Celui qui est Un, soyons un »), une phrase tirée d’un sermon de saint Augustin.
Le 30 septembre 2023, il est créé cardinal par le pape François dont il est réputé assez proche. Une proximité qui soulève naturellement une question : Léon XIV s’inscrira-t-il dans la continuité de son prédécesseur au bilan contrasté, dont le pontificat a dérouté de nombreux fidèles et bousculé les équilibres internes de l’Église ? Pour Mgr Rey, Léon XIV partage avec François une sensibilité missionnaire, pastorale et spirituelle, comme en témoigne sa référence à la Vierge Marie et au combat contre le mal. À l’instar de François, Léon XIV a exprimé publiquement des positions très fermes en faveur de la protection de la vie humaine, s’opposant clairement à l’avortement, à l’euthanasie et à la théorie du genre. « Les médias occidentaux promeuvent de manière extrêmement efficace auprès d’un énorme public une sympathie envers des croyances et des pratiques qui sont en contradiction avec l’Évangile », avait-il déploré lors du synode pour la nouvelle évangélisation en octobre 2012. « Léon XIV s’inscrit dans la continuité du pape François sur certains sujets, notamment l’attention aux migrants, ajoute Christophe Dickès. Sa proximité avec les plus vulnérables ne date pas d’hier : il a traversé à pied plus de 500 kilomètres aux côtés de migrants entre les États-Unis et le Mexique. Une expérience qu’il décrit comme un pèlerinage décisif, ayant profondément transformé sa vision de l’Église. »
« C’est un homme discret, mesuré, qui ne cherche pas la lumière »
Suivre le Christ, modèle d’humanité sainte
Mais son style diffère nettement. Là où François était jugé autoritaire, Léon XIV apparaît plus réservé, réfléchi, peu enclin aux décisions précipitées, estime Mgr Rey. Et s’il se dit favorable à la synodalité (processus de consultation impliquant clercs et laïcs), il reste fermement attaché à la structure hiérarchique de l’Église et à la place des évêques, qu’il souhaite accompagner et protéger. « Il ne plaide ni pour une démocratie interne, ni pour un parlementarisme ecclésial. Sa ligne se veut claire : un juste milieu, sans compromis doctrinal, mais avec une réelle volonté d’écoute et d’équilibre », analyse Dickès. Autre contraste avec François : sa maîtrise du droit. « Le profil juridique de Léon XIV a été perçu comme un atout majeur, poursuit l’historien. Contrairement à son prédécesseur, peu versé en droit canon, il maîtrise les rouages institutionnels et juridiques de l’Église. Ce qui devrait favoriser une gouvernance plus fluide et des textes mieux structurés. Sa communication sera aussi moins improvisée et mieux préparée. En tant que juriste et religieux augustinien, Léon XIV est formé à écouter, chercher le bien commun, corriger fraternellement et trancher avec justesse. Ce sens du discernement, allié à une parole plus mesurée et concertée, annonce un style pontifical plus serein et structuré. »
Dans les milieux conservateurs, une question revient avec insistance : quelle ligne adoptera le nouveau pape sur le terrain sensible de la liturgie, devenu l’un des points de crispation majeurs du précédent pontificat ? « Il est encore trop tôt pour le savoir, estime Christophe Dickès, mais une chose est certaine : il devra panser une blessure. Sous François, les tensions avec le monde catholique traditionnel ont été ravivées, parfois traitées avec une dureté inédite. » Mgr Rey, lui, reste prudent : « Léon XIV semble tourné vers le dialogue et le consensus, mais il ne donne pas encore de signaux clairs et ne semble pas vouloir revenir à l’approche de Benoît XVI », indique-t-il.
Mais la mission du nouveau pape ne se limite pas à apaiser les fractures internes de l’Église. Léon XIV tournera également son regard vers le monde, afin de proclamer l’Évangile dans une époque traversée par l’indifférence spirituelle et le relativisme moral. Dès le lendemain de son élection, le souverain pontife a donné le ton. Lors de sa première messe, célébrée en présence du Collège des cardinaux dans la chapelle Sixtine, Léon XIV a appelé à suivre le Christ, « modèle d’humanité sainte » et promesse d’une « destinée éternelle ». Dans un monde « où la foi chrétienne est considérée comme absurde, réservée aux personnes faibles et peu intelligentes », a-t-il développé, d’autres certitudes sont préférées à la foi, « comme la technologie, l’argent, le succès, le pouvoir, le plaisir ». Raison pour laquelle le pape a souligné l’urgence de la mission chrétienne, rappelant combien « le manque de foi entraîne souvent des drames tels que la perte du sens de la vie, l’oubli de la miséricorde, la violation de la dignité de la personne sous ses formes les plus dramatiques, la crise de la famille et tant d’autres blessures dont notre société souffre considérablement ».
Léon : un prénom chargé de sens

Depuis plus de mille ans, chaque nouveau pape abandonne son prénom de baptême au profit d’un nom de règne. Un geste hautement symbolique qui marque une rupture avec sa vie antérieure et une orientation pour son pontificat. Le choix de ce nouveau nom est souvent inspiré par un prédécesseur ou un saint dont l’engagement constitue pour le nouveau pape une source d’inspiration. En 2013, le pape François avait surpris en choisissant un nom inédit, en hommage à saint François d’Assise, figure de simplicité et d’amour des pauvres. En optant pour un nom porté par treize papes avant lui, Léon XIV semble avoir voulu souligner son enracinement dans la tradition. Beaucoup y ont vu une référence à Léon XIII (1878–1903), grand artisan de la doctrine sociale de l’Église, auteur de Rerum novarum (1891), texte fondateur sur les droits des travailleurs et la justice sociale.
Une filiation confirmée par le nouveau pape lui-même, lors d’une rencontre avec le Collège des cardinaux samedi matin : « Il y a plusieurs raisons, mais principalement parce que le pape Léon XIII […] a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle ; et aujourd’hui l’Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail. » Mais ce nom pourrait aussi faire écho à une figure plus ancienne encore : Léon Ier, dit « le Grand », pape de 440 à 461. Théologien rigoureux, artisan de l’unité doctrinale au concile de Chalcédoine, Léon le Grand fut aussi un homme d’action. En 452, il parvint à convaincre Attila de renoncer à entrer dans Rome.
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