L’œuvre prolifique de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) est souvent grossièrement résumée à ses paradoxes délayés avec joie dans la pittoresque Angleterre du XXe siècle. Mais, de la bibliographie du créateur du père Brown, nous oublions trop souvent la finesse et la dimension éminemment sociale : pour lui, le combat politique est à prendre au sens noble du terme. Et, puisque c’est la recherche de la vérité qui anime son désir de justice, il reste inclassable et insaisissable par sa clarté même : toute sa vie il échappa aux logiques partisanes, animé par sa liberté d’esprit et sa rigueur thomiste, par l’ardeur d’être minoritaire dans un pays anglican, et par la doctrine sociale de l’Église (associée à la célèbre encyclique Rerum Novarum écrite en 1891 par le pape Léon XIII).
Le Retour de Don Quichotte exprime cette quête infinie et joyeuse et, à travers le loufoque de son récit, il se fait l’expression en majesté du distributisme. Ce mouvement, lancé par Chesterton lui-même, défend que la propriété devrait être distribuée au plus grand nombre. Il fallait être adepte du pas de côté comme l’était le « prince du paradoxe » pour soutenir une telle idée en 1927, tandis que les deux modèles économiques dominants en son temps, tous deux matérialistes – capitalisme et socialisme –, concentrent la propriété dans les mains d’une poignée oligarchique ou dans celles de l’État.
Roman social ou essai romanesque ?
Mais cette pensée singulière prend des contours plus subtils, que Chesterton égrène dans une forme pas moins originale, le romanesque. Imagine-t-on Marx faire du Capital une tragédie classique ou la main invisible d’Adam Smith écrire en alexandrins ? Il fallait le grain de folie d’un catholique britannique pour pousser si loin le roman à thèse.
Pourtant, Le Retour de Don Quichotte était devenu difficile à trouver. Avoir choisi ce roman comme première parution est un choix bien inspiré, pour La Onzième Heure, la jeune maison d’édition qui se « donne pour mission de rééditer les indispensables de la pensée catholique sociale ». Finalement, ce roman en est-il un ? Certes, il y a une histoire truculente, celle d’une troupe de théâtre dépassée par sa pièce et qui voit l’Angleterre ébranlée par un improbable retour au féodalisme, sur fond d’amour courtois où la quête du Graal est plutôt la recherche frénétique d’un pigment rouge.
Mais on se plaît à découvrir la pensée de l’auteur diluée avec soin : toujours avec la délicatesse chestertonienne, faite de burlesque et de charité, l’ironie sans sarcasme du Retour de Don Quichotte se moque tour à tour des passionarias syndicalistes plus proches des bourgeois que des ouvriers, des pacifistes aveugles dans un monde violent, des illuminés propulsés tribuns, autant que des grandes fortunes déracinées ou des lords qui ne veulent plus être seigneurs de rien.
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Ce roman, sans idéalisme mais pas sans idéal, est surtout très drôle
Le prophète d’outre-Manche Reflet des débats de son temps, Le Retour de Don Quichotte n’en est pas moins prophétique. Comment ne pas penser à l’euthanasie présentée comme une « loi de fraternité » lorsqu’on lit, à un siècle de nous : « Cette loi a simplement pour but d’introduire un peu plus d’humanité dans les hôpitaux. – En effet ! Mais il y a toujours une grande partie de l’humanité qui ne se soucie pas d’être introduite dans un hôpital » ? Et comment ne pas penser aux questions que soulève l’IA en lisant : « Les choses sont devenues incalculables à force d’être calculées. On a enchaîné les hommes à des outils si formidables qu’on ne sait plus sur qui les coups retombent. Vous avez justifié le cauchemar de Don Quichotte. Les moulins sont des géants » ? De même, l’échec programmé des vésanies wokistes n’est-il pas contenu dans cette assertion lapidaire : « Rien ne peut être réellement approuvé ou applaudi que le définitif. C’est pourquoi toutes les morales de l’évolution et les idées de progrès indéfini ne se sont jamais emparées d’une foule humaine » ?
La joie d’être sauvé
Seulement, ne comprenons pas mal ces pages : elles se veulent une réponse et une « protestation contre le pessimisme destructeur des grands réactionnaires qui déclarent que l’ère de la chevalerie est passée ». Plus subtil et plus exigeant qu’un simple retour en arrière, Chesterton préfère un retour au pied de la Croix. « Alors vous nous avez sauvés ! Quelle chose merveilleuse ! – Je dirais plutôt : quelle merveille que vous ayez eu besoin d’être sauvés ! » se disent les deux héros. C’est alors que nous pensons au psaume 50 qui demande au Ciel « la joie d’être sauvé » : Chesterton s’épanouissait dans l’authentique allégresse, celle qui lui faisait comparer l’Église catholique à « un steak épais, un verre de vin et un bon cigare ». Et c’est ainsi conscient du bonheur que Dieu veut pour lui que le truculent Anglais nous incite à cultiver cette jubilation. C’est pourquoi ce roman limpide, sans idéalisme mais pas sans idéal, est surtout, surtout, très drôle : quoique ce ne soit pas très gentleman pour vos voisins, autorisez-vous ce grand éclat de rire !
Le retour de Don Quichotte, G. K. Chesterton, La Onzième Heure, 256 pages, 22 euros.
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