À voir ces drôles de zigs déambuler bras dessus, bras dessous autour des hangars agricoles, les uns les paupières closes, les autres les guidant sans leur parler où bon leur semble, dans les jardins attenants ou en bordure de route, on croirait assister à un atelier de simulation de déficience visuelle.
Il s’agit en fait d’un exercice voué à instaurer la confiance entre binômes et à stimuler les sens des premiers, exercice au cours duquel chacun reviendra sur son expérience en la cartographiant librement. L’un de ceux imaginés par Philippe Rekacewicz, géographe et cartographe, ex-collaborateur du Monde diplomatique et sommité de la cartographie dite sensible ; une approche aussi singulière que créative d’envisager la discipline à travers la représentation graphique des perceptions et des émotions. La veille, les participants se sont auto-portraiturés sous la forme d’une « carte d’identité » ; plus tard, ils raconteront une histoire à l’oral en la dessinant dans un même mouvement.
Unique en son genre
Si l’ambiance est bon enfant autour de la grande table où s’éparpillent crayons de couleur et pastels, comme à l’école maternelle, personne n’est là pour enfiler des perles : ça commente, rebondit sur les idées des uns et des autres, analyse, cherche constamment.
Tout ce qu’il y a de plus sérieux. L’atelier séduit ces passionnés affilés du bec et habitués à cogiter : des scénaristes, réalisateurs, animateurs ou plasticiens de formation, tous ou presque consultants, notamment au sein du Groupe Ouest où, ces derniers temps, ils se réunissent trois jours par mois pour bûcher sur la Fabrique des mondes : l’ambitieux projet de cette résidence d’auteurs finistérienne unique en son genre. Nichée sur la côte des Légendes, dans le village de Plounéour-Brignogan-plages, elle accompagne chaque année plus de 200 scénarios en gestation. Dont huit, sélectionnés parmi 400, dans l’ancienne usine de mise en cageot qui lui sert de bureaux, à raison de quatre sessions hebdomadaires.
Ici, l’écran d’ordinateur est négligé au profit de séances axées sur le collectif et l’oralité : on y accouche les esprits comme chez Socrate, les consultants interrogeant les auteurs, qui se racontent aussi leurs projets à tour de rôle, afin d’identifier ce qui fonctionne ou non et de lever les barrières. « On en a fait un outil poétique, mais à l’origine l’écrit servait à archiver, non à chercher, explique Antoine Le Bos, son cofondateur et directeur. L’oral est plus souple, plus dynamique. Selon l’état dans lequel on est, on raconte les choses différemment. Et tout ce qui relève du champ émotionnel est une manière de déployer des arborescences qu’on utilisera ultérieurement. » Parmi les auteurs que ces méthodes expérimentales nourries de philosophie et d’études sur les sciences cognitives ont aidés, le Hongrois Laszlo Nemes (Sunset), le Belge Lukas Dhont (Close, Grand Prix à Cannes en 2022) ou Jonathan Millet (Les Fantômes).
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Stimuler l’imagination
Le JDD s’était déjà rendu en Bretagne en 2020 pour assister à l’une de ces sessions collectives. Cette fois, c’est l’envers du décor, la formation des formateurs, dirions-nous, qui nous intéresse. L’occasion de constater qu’outre la figuration de l’imaginaire via la cartographie, le Groupe Ouest a depuis imaginé de nouveaux dispositifs dans le cadre de la Fabrique des mondes : le fruit de plusieurs années de collaboration avec des chercheurs en neurosciences.
Au rez-de-chaussée des bureaux de ce laboratoire, un prototype ressemblant à une serre sans vitrage, aussi appelée grotte, suscite la curiosité. Les scénaristes y accrochent çà et là, à l’aide de pinces à linge, des éléments liés à leurs intrigues : photos, objets divers, dessins abstraits ou croquis. « La spatialisation de l’esprit est fondamentale, développe Antoine Le Bos. L’espace est un outil d’enrichissement de la cognition : il sert à repérer des choses, des émotions, des mots clefs… On n’imagine pas à quel point ces artefacts suspendus génèrent des connexions : en sortant de là, ils nous disent avoir eu l’impression de marcher dans leur tête. »
Les auteurs rejoignent ensuite une yourte (la chambre noire) où, plongés dans l’obscurité, ils reçoivent différents sons, qu’il s’agisse de gamins jouant au foot à côté d’une voie ferrée ou de voix modulées jusqu’à l’insupportable, faisant naître des images ou sensations propres à leurs vécus. Avant de conclure sur un large tapis en guise de plateau de théâtre sur lequel ils travaillent avec des objets et incarnent leurs personnages. Ces ateliers bien agencés seront présentés dans un livre à l’occasion du Festival de Cannes qui débute mardi. Ce qui est loin d’être anecdotique à l’heure de l’intelligence artificielle. « Quand l’approche du scénario repose sur un mélange trop complexe de sensations et d’émotions, l’IA est larguée. Elle n’en est pas moins un tiroir qu’on peut ouvrir de temps en temps pour alimenter les possibilités offertes au scénariste. » L’avenir de la fiction, essentielle à nos sociétés en perte de sens, pourrait s’écrire aux confins de la Bretagne, au milieu de ses paysages propices au déploiement de l’imaginaire.
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