
En matière de frustration et d’inquiétude, de blues et de malaise, je crois bien avoir atteint un niveau +++ avec la déclaration de notre président, ce mardi 13 mai, sur le sujet de l’aide à mourir à l’occasion de son long entretien sur TF1.
Publicité
Pas de contradicteur. Un appel de Charles Biétry, un ex-journaliste atteint de SLA (ou maladie de Charcot), et puis rien d’autre. Il salue les soignants que nous sommes, alors même qu’il bafoue notre parole en direct live. Notre parole qui porte celle de nos patients gravement malades. Alors même que nous sommes LES SEULS, les courageux, les travailleurs de l’ombre, qui osons nous asseoir à côté des mourants quotidiennement.
La suite après cette publicité
Je suis écœurée. Profondément.
La suite après cette publicité
« Je repense au jour de ma thèse où j’ai prononcé le serment d’Hippocrate »
Au point de me demander comment je ferai pour résister au raz de marée qui se prépare. Comment pourrais-je jouer de ma clause de conscience le jour où un patient me demandera de l’aider à mourir parce qu’il y a droit ? Comment pourrais-je l’abandonner auprès d’un confrère alors même que je saurai, en conscience, que je le jette dans la gueule du loup, dans la solitude la plus complète, avec une procédure administrative froide et dénuée d’humanité ? Comment ferais-je pour abandonner mon patient à cette pulsion de mort, cautionnée par notre société validiste et individualiste ? Sans avoir le droit de ne rien lui proposer d’autre…
J’essaie de me souvenir chaque jour pourquoi je suis là, à cette place. Je repense au jour de ma thèse où j’ai prononcé le serment d’Hippocrate, en phase avec mes valeurs et les valeurs humanistes que je m’échine à préserver… et j’avoue que je suis perdue. Dépitée. Profondément déçue. Je suis médecin. Et je n’abandonne jamais mes patients. C’est la base. Et ils le savent. Ils comptent sur moi pour ça justement. Jusqu’au dernier souffle. Je recueille chaque jour leur dernier souffle, je ne veux pas, et je ne peux tout simplement pas, devenir celle qui éteindra la lumière.
La suite après cette publicité
La suite après cette publicité
L’interdit de tuer me donne l’impulsion, le désir profond de trouver, avec la science médicale et en m’entourant de professionnels compétents et engagés, des solutions pour accompagner, soulager, ne pas abandonner l’autre souffrant qui, dans une ultime demande, préférerait mourir que de continuer à souffrir.
Dans cette demande « que ça s’arrête », il n’y a pas de demande qu’on l’achève, mais d’abord qu’on le considère, qu’on l’écoute, qu’on lui ouvre un espace de parole pour y déposer sa vie, ses souffrances, ses désirs, ses peurs, sa colère… Et c’est là que tout se joue : le patient s’étonnera d’abord de voir que je suis toujours là, que je n’ai pas fui, que je le regarde lui, comme une personne à part entière et pas comme un objet de soins.
Après la surprise, il s’abandonnera, et alors nous pourrons construire ensemble une vie avec sa maladie. Nous pourrons, avec humilité, toujours, avec précision, et en employant tous les moyens que la médecine propose, et toute la richesse de notre équipe en exploitant la complémentarité des regards de chaque soignant, lui proposer un chemin pour vivre ce temps suspendu. Mais bien réel. Il nous remerciera… et il mettra du sens à ce temps qui semblait ne plus en avoir.
Avec la générosité dont notre équipe fera preuve, il mourra, sans minimiser la tragédie qu’est notre mort à tous. Sans faire semblant. Mais sans l’abandonner. Jamais.
Source : Lire Plus





