Cela ressemble à un conte de fées. Le jeune François Bernheim rencontre sur une plage espagnole les sœurs Sanson, Véronique et Violaine. Avec lesquelles il enregistre deux disques – sans obtenir mieux qu’un succès d’estime. Ce qui attire pourtant l’attention de celui qui règne sur la chanson française : Eddie Barclay.
Né Édouard Ruault, fils d’un couple de cafetiers auvergnats, celui-ci bâtit un empire discographique et devient le jet-setteur en chef des années 1960 et 1970, huit mariages à la clé. En accédant à cet univers, François Bernheim en découvre également les aspects moins brillants.
Le JDNews. Il faut tout d’abord redonner une idée de l’importance du personnage : vous écrivez qu’« Eddie Barclay a inventé le show-biz ».
François Bernheim. C’était un bourreau de travail qui aimait faire la fête. Un homme sans équivalent aujourd’hui, qui avait rassemblé autour de lui la fine fleur de la chanson française – Aznavour, Ferré, Ferrat, Brel, Delpech… tous ces gens qui avaient signé chez lui parce qu’il était le soleil de ce métier, un soleil qui n’avait jamais existé avant lui et qui n’existerait plus après lui : il avait importé le microsillon en France. Et puis il savait parler musique aux musiciens, lui-même ancien pianiste de jazz ayant pas mal zoné dans les clubs du Quartier latin.
Et c’est pourtant cet « empereur du microsillon » qui va engager, en un clin d’œil, le presque inconnu que vous êtes en 1968…
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J’avais 21 ans, étudiant en droit, une seule télé au compteur avec Violaine et Véronique. Quand sa secrétaire m’a appelé, je lui ai demandé si elle était certaine que c’était bien moi que souhaitait voir M. Barclay. Le lendemain, je faisais le chemin depuis le coin où j’habitais au milieu des champs de carottes jusqu’au 22, avenue de Friedland, où le maître des lieux m’attendait vêtu d’un peignoir bleu, un cigare à la main. Après m’avoir posé quelques questions, il a laissé tomber un : « Je t’engage comme assistant à plein temps. Tu as cinq minutes. » J’ai vu toute ma vie défiler devant moi.
Les années que vous passez chez Eddie Barclay ont quelque chose d’irréel, à commencer par votre entretien d’embauche, on vient de le voir. Par la suite, vous faites les boutiques avec Brigitte Bardot, vous jouez au baby-foot avec Delon, vous côtoyez quantité de vedettes. On dirait une suite de rêves éveillés. Comment le viviez-vous ?
Je m’interdisais d’être groupie, j’essayais de rester dans mon rôle d’assistant. Mais le cas de Bardot reste particulier. Quelques années plus tôt, j’étais allé voir Et Dieu… créa la femme au cinéma et, depuis, l’affiche du film était punaisée au-dessus de mon lit – Bardot seins nus, Bardot, quoi… Eddie m’a convoqué et organisé une mise en scène.
J’entre dans son bureau (lumière verte, tu pouvais y aller, lumière rouge, tu patientais), une forme était allongée sur la table de travail, des cheveux blonds pendaient d’un côté, je vois des jambes à demi repliées, des cuissardes. Et lui, il prend un temps, tire une bouffée de son cigare et articule à sa manière si particulière : « Tiens, Brigitte, c’est ton directeur artistique. » J’étais liquéfié, je ne savais pas quoi dire.
Le plus douloureux du livre tient à ce que vous ne trouvez jamais vraiment votre place auprès de lui, ni professionnellement ni personnellement. Vous allez jusqu’à dire : « Je m’étais écrit un roman, celui du fils fictif et délaissé face à un père de substitution. »
Son fils Guillaume m’a dit un jour qu’il n’avait jamais pu parler à son père. Même chose pour moi. Je me souviens d’un voyage à Rome pour aller voir Anthony Quinn où Eddie a dormi pendant tout le trajet – sur mon épaule pour le retour. Difficile d’engager une discussion dans ces conditions… C’était le genre d’homme plus volubile en représentation que dans le privé. J’aimais beaucoup mon père, né en 1921 comme Barclay, mais c’était un homme très discret, trop à mon goût, je cherchais sans doute une figure paternelleplus flamboyante.
Les dessous du show-biz sont parfois douteux. Vous levez le voile sur quantité de magouilles qui en étonneront plus d’un. Des programmateurs de radio qui cosignaient des chansons à la pelle…
Un des rois de la programmation musicale cosignait plus de 300 chansons par an à l’époque, c’est beaucoup pour quelqu’un qui avait tant de responsabilités par ailleurs. Où trouvait-il le temps ? En réalité, c’était un accord : je cosigne tes paroles, ta musique, et ta chanson passe à la radio.
En coulisses, vous assistez à la scène incroyable où le tout-puissant Eddie Barclay se fait souffler en direct sa fiancée par Mick Jagger – la future Bianca Jagger…
Il nous avait présenté Bianca peu auparavant, elle avait d’ailleurs demandé que je sois son directeur artistique. Quelques jours plus tard, une réception a lieu en petit comité au George-V après un concert des Stones.
Jagger est arrivé – un de ces hommes, comme Johnny Hallyday, à qui il suffit d’apparaître pour que tout se mette à tourner autour d’eux. Ça n’a pris que quelques secondes : Bianca était arrivée au bras de Barclay, elle est repartie avec Jagger. C’est la seule fois où je l’ai vu vaciller.
Vous décrivez une fin de vie assez triste pour Eddie Barclay, un homme seul : « Le tycoon n’intéressait plus personne. »
D’abord, la plupart de ses amis, les vrais, étaient morts, comme Brel. Il ne restait plus guère qu’Eddy Mitchell et Carlos. La leçon que j’en tire, c’est qu’après avoir voulu une vie factice, il a connu une mort factice. La dernière fois que je l’ai vu, j’étais assis à côté de lui au théâtre pour la pièce que jouait Delon avec sa fille Anouchka. C’était assez pathétique, il essayait de se faire remarquer par Delon en riant trop fort. Une femme l’accompagnait, mais il ne l’avait pas épousée celle-là, une grande Scandinave. À la sortie, il me l’a présentée, elle m’a jeté un regard entendu.
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