Le JDD. George Simion était arrivé en tête au premier tour avec 41 % des voix, contre 21 % pour Nicusor Dan. Comment le candidat pro-européen est-il parvenu à renverser la tendance ?
Romain Le Quiniou. C’est assez clair : George Simion a mené une campagne catastrophique entre les deux tours. La qualité de son discours a nettement baissé, et son récit politique s’est effondré. Il a été l’artisan de sa propre défaite. Son extrémisme, son incompétence manifeste — notamment en matière de politique étrangère — et certaines de ses prises de position à l’internationale ont nui à l’image de la Roumanie. Ce sont des critiques partagées par de nombreux observateurs. Son refus de participer aux débats n’a d’ailleurs fait qu’aggraver la situation. En somme, il a perdu l’avantage du premier tour à cause de ses propres erreurs.
Cela dit, il faut aussi souligner la forte mobilisation du camp pro-européen. Des partis comme le PNL (Parti national libéral) et des organisations de la société civile ont su unir leurs forces pour inciter à un vote contre Simion. Il y avait une réelle crainte de sa personnalité, surtout chez les minorités et les milieux plus modérés.
George Simion et ses soutiens ont affirmé que le scrutin avait été entaché par des fraudes et des ingérences étrangères. Ces allégations sont-elles crédibles ?
La suite après cette publicité
À ce jour, aucune preuve n’a été présentée. Il pourrait y avoir des enquêtes, si des plaintes officielles sont déposées, mais rien ne permet actuellement de valider ces allégations. D’ailleurs, George Simion a reconnu sa défaite le soir même, ce qui rend ces propos encore moins crédibles.
Les soupçons de proximité entre George Simion et la Russie ou l’administration Trump ont-ils joué en sa défaveur ?
C’est possible. Concernant les États-Unis, certaines décisions de l’administration américaine — comme la suspension de délivrance de visas — ont été perçues comme favorables à Simion. Cela a pu être mal interprété dans l’opinion publique.
La Roumanie n’était visiblement pas prête à compromettre ses relations avec Bruxelles
Quant à la Russie, les soupçons et rumeurs autour de ses liens avec Moscou sont nombreux, mais il n’existe pas de preuves concrètes. Cela dit, ces zones d’ombre ont clairement été exploitées par ses opposants. Simion a aussi été associé à des affaires douteuses, comme son interdiction de territoire en Moldavie et en Ukraine, où il a eu des activités opaques. Dans un contexte où la Roumanie est ciblée par la désinformation russe, ce flou autour de Simion a semé le doute. Il a su mobiliser une part importante de l’électorat, mais sans que l’on comprenne toujours clairement les motivations profondes de ses soutiens.
Il ne faut pas l’oublier : les succès de Nicusor Dan, de George Simion et même de Calin Georgescu — malgré l’annulation de son élection — s’expliquent par la montée d’un électorat de plus en plus hostile au système en place. Une partie de cet électorat a sans doute été influencée par des ingérences extérieures, notamment russes. Jusqu’à quel point ? Cela reste difficile à évaluer. C’est un élément parmi d’autres, mais ce n’est pas le facteur déterminant.
Le soutien de Calin Georgescu, écarté du scrutin, a-t-il été un boulet pour Simion ?
Très probablement. Il faut analyser les résultats en détail. D’un côté, ce soutien lui a permis de capter une partie de l’électorat de Georgescu. De l’autre, cela a rebuté une frange plus modérée, plus tournée vers l’Europe.
Beaucoup ont vu dans ce soutien une confirmation du caractère ambigu de Simion en matière de politique étrangère. La Roumanie n’était visiblement pas prête à compromettre ses relations avec Bruxelles au profit d’un projet nationaliste. En ce sens, Georgescu n’a pas été un atout, c’est certain.
La victoire de Nicusor Dan marque-t-elle un ancrage durable de la Roumanie dans le camp libéral et pro-européen ?
Oui, cela semble évident. Les résultats montrent que la Roumanie n’a pas voulu changer de cap. Le pays reste fondamentalement europhile — il l’a toujours été depuis la révolution des années 1990. Bien sûr, il existe des critiques parfois virulentes à l’égard de Bruxelles, mais sur le fond, le lien à l’Union européenne reste fort.
Ce qu’il faudra observer, c’est comment les partis — qu’ils soient traditionnels ou anti-système — vont réagir à cette crise politique. Car même si Dan l’a emporté, il faut bien reconnaître qu’il y a eu une crise majeure. Le Premier ministre a démissionné, le Parti social-démocrate est discrédité… Il y aura sans doute une recomposition du paysage politique. Comment les partis traditionnels comme le PNL ou le PSD vont-ils se restructurer ? Qui dirigera le PSD ? Y aura-t-il une nouvelle coalition ?
George Simion et son parti resteront des acteurs centraux de la politique roumaine
Il faut aussi noter que Nicusor Dan, tout comme Simion, s’est construit sur une image d’outsider, de figure hors du système. Mais Dan est un homme plus modéré, plus ouvert à la conciliation. Avec lui comme président, il ne s’agit pas d’une révolution totale de la politique roumaine, mais d’un changement dans la continuité. Reste à voir jusqu’où il pourra aller et s’il aura les moyens politiques de faire bouger les lignes.
George Simion a rassemblé 45 % des électeurs au second tour avec un discours nationaliste et antisystème. Quel avenir pour cette force politique ?
George Simion et son parti resteront des acteurs centraux de la politique roumaine dans les années à venir. Tout dépendra de la manière dont il saura rebondir après sa défaite et de la capacité de son parti à tirer parti de ce score. Il faut toutefois rappeler que, s’il a réuni 45 % au second tour, son parti ne représente pas ce pourcentage dans les urnes. Certes, il a progressé, mais cela ne garantit pas une majorité durable.
L’avenir dépendra aussi de l’unité (ou non) des différentes factions de l’ultradroite et de l’ultranationalisme. Ce courant existe bel et bien en Roumanie, et c’est compréhensible dans un contexte de crises multiples : identitaire, géopolitique, sécuritaire et économique. La gestion de la dette, notamment, inquiète la population. Tous ces facteurs de crise alimentent une radicalisation croissante du vote roumain. C’est maintenant aux partis au pouvoir de répondre à ces préoccupations. S’ils échouent, ils risquent fort de perdre les prochaines élections.
Source : Lire Plus






