Élisabeth Borne, la ministre de l’Éducation nationale, a récemment annoncé vouloir instaurer un « droit à la déconnexion » pour les Espaces numériques de travail (ENT) et les logiciels comme Pronote, entre 20 heures et 7 heures du matin. Une sorte de couvre-feu digital pour élèves insomniaques. Dans la foulée, elle confirme son intention de généraliser la « pause numérique » au collège. Le gouvernement semble vouloir désormais agir sur un phénomène que des millions de parents connaissent depuis longtemps : l’écran ne dort jamais.
Cette déclaration, évidemment bien intentionnée, a au moins le mérite de relancer un débat essentiel. Car derrière la question du temps d’écran se cache une réalité plus vaste, plus inquiétante, plus silencieuse : le numérique a changé nos vies – et peut-être pas seulement pour le meilleur. Outre le sujet du temps d’écran chez les enfants, il s’agit de comprendre ce que cette révolution fait à nos esprits, à nos liens sociaux, à notre manière de penser et de vivre en société.
C’est précisément ce que fait Baptiste Detombe, auteur d’un essai remarquable et engagé intitulé L’homme démantelé (Editions Artège). Dans un monde saturé d’avis parfois tranchés et d’indignations répétées, il fonde son analyse sur une pensée profonde, structurée, radicale au sens noble du terme : aller à la racine du mal. Et ce mal, selon lui, ce n’est pas l’écran lui-même, mais l’architecture du monde numérique qui s’impose à nous, sans recul, sans filtre, sans consentement réel.
Une rupture historique
Dans L’homme démantelé, Baptiste Detombe ne se contente pas de déplorer l’addiction ou les dégâts cognitifs (qui sont bien réels) : il va plus loin. Il ose une lecture politique et anthropologique de la révolution numérique. Il affirme que nous vivons, non pas une innovation parmi d’autres, mais un basculement radical, une rupture historique comparable à l’invention de l’imprimerie ou à la naissance des grandes religions. Mais cette fois-ci, le dieu est une machine, et ses prêtres s’appellent Google, Meta ou TikTok.
Ce que nous raconte l’auteur, c’est l’histoire d’un homme qui croyait se libérer grâce à la technique et qui, pas à pas, s’est enchaîné à ses propres outils. Un homme fragmenté, cloisonné, isolé dans des micro-communautés qui ne dialoguent plus entre elles. Un homme qui s’informe sans comprendre, qui communique sans rencontrer, qui réagit sans penser. Un homme « démantelé ».
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« Je crois aux vertus de la technique quand elle est au service de l’homme »
Car là réside le cœur du problème : ce n’est pas la technique elle-même qui est en cause, mais l’architecture du numérique. Ce système n’a pas été pensé pour nous aider, il a été conçu pour nous capter. L’attention est devenue une marchandise. La distraction est devenue un modèle économique. La dépendance est devenue une norme. Et chacun s’y soumet, dans une sorte d’acceptation collective.
Pour une reconquête culturelle
Mais Baptiste Detombe ne se contente pas de diagnostiquer : il propose. Il réclame une action politique forte. Il ose rappeler que l’État n’est pas là pour observer, mais pour réguler. Que l’éducation n’est pas un supplément d’âme, mais une urgence stratégique. Que la liberté commence là où s’arrête la servitude numérique.
Il plaide pour une reconquête culturelle. Pour que l’on enseigne la lenteur, la concentration, la complexité. Pour que l’on donne aux citoyens les moyens de résister à l’appauvrissement intellectuel imposé par les écrans. Il ne rêve pas d’un retour au papier journal ou à la bougie — il rêve d’une société qui sache faire la différence entre l’outil et la dépendance.
Ce livre arrive au bon moment, et il faut s’en réjouir. Dans une France fracturée, incapable de se parler, L’homme démantelé offre une clé de lecture précieuse. Il montre que notre division n’est pas qu’idéologique ou sociale : elle est aussi technologique. Nous ne vivons plus ensemble parce que nous ne sommes plus connectés à la même réalité. Chacun vit dans sa bulle, dans son fil d’actualité, dans sa vérité. Le numérique a affaibli l’espace commun. Et aucun projet collectif n’est possible sans un socle fédérateur.
Pour ma part, je ne suis pas technophobe. Je crois aux vertus de la technique quand elle est au service de l’homme. Mais je refuse que l’intelligence humaine soit réduite au profit de l’intelligence artificielle. Je refuse que l’attention soit réduite à une ressource exploitable. Et je refuse qu’on élève nos enfants comme des consommateurs passifs, branchés dès le berceau à l’économie du clic. Le combat pour le numérique est un combat pour la civilisation. Il ne s’agit pas d’interdire, il s’agit d’ordonner. Il ne s’agit pas de rejeter, mais de maîtriser. Il ne s’agit pas d’avoir peur, mais de penser.
Baptiste Detombe, L’homme démantelé, Artège, 240 pages, 18,90 euros.
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