Comment ne pas féliciter Cannes quand le festival récompense le réalisateur iranien Jafar Panahi, opposant au régime de Téhéran ? Un simple accident remporte la 78e Palme d’or. En revanche, Cannes agace quand la politique l’emporte sur le cinéma. Ainsi, je lis les pitchs des films en compétition. Il y a l’effritement de la démocratie en Amérique (Eddington d’Ari Aster), les impossibles amours homosexuelles (The History of Sound d’Oliver Hermanus), la vie précaire d’une émigrée soudanaise au Caire (Aisha Can’t Fly Away de Morad Mostafa), un réquisitoire contre la police lors de la séquence des Gilets jaunes (Dossier 137 de Dominik Moll). Progressisme, wokisme, conformisme. Les films sélectionnés ne surprennent personne. À gauche toute ! Plus qu’un scénario de cinéma, Cannes présente un tract de militant. Le politiquement correct agit comme un entonnoir. Il exclut les audaces. Il impose un catéchisme. Le peuple culturel choisit des thématiques plus que des films, des causes davantage que des histoires, des idées plus que des images.
Cannes reflète l’époque. Les starlettes se rhabillent. Les robes transparentes ont disparu. Cannes décerne une Palme d’or comme Zola écrivait « J’accuse… ! ». La Croisette tient meeting. Le palmarès est un manifeste. Cinéma et politique sont mêlés. Ce n’est pas nouveau. Disons qu’il existe moins de nuance, moins de diversité, moins de contraste dans la sélection qu’il y a trente ans. Et peut-être existe-t-il moins de talent, de créativité, de fantaisie qu’avec Fellini, Buñuel, Scorsese, Coppola. « Le cinéma est-il magique ? », interrogeait François Truffaut. Le cinéma est-il magique quand il copie un journal de 20 heures ? Ou quand il imite un rassemblement place de la République ?
L’esprit cannois infuse le grand écran. Il irrigue aussi le petit. France Télévisions fait son cinéma et déverse la bonne parole. Mathieu Kassovitz estime que la France « a un problème avec le racisme ». Il dit aussi qu’il n’y a « plus de Français de souche ». Il espère enfin qu’« on va tous se mélanger ». Un autre soir, le réalisateur de 120 battements par minute (2017), Robin Campillo, entonne le refrain de la violence policière : « La gestion de la police aujourd’hui en France, je la trouve terrible… Moi j’ai une fille qui a voulu manifester pour Gaza… Elle a fait 24 heures de garde à vue. » Mademoiselle Campillo bloquait un lycée. Elle refusait d’obtempérer. Elle a fini au poste.
Boualem Sansal écrit avec son sang et Lafitte lit sur un prompteur
Esprit cannois ?
La Croisette ne s’amuse plus. Le Tranxène sponsorise la cérémonie d’ouverture. Juliette Binoche joue mal, Laurent Lafitte parle faux : « Pour un acteur, la prise de parole est souvent sacrificielle. » Qu’il se rassure : il ne craint pas grand-chose. Laffite récite le petit manuel des résistants de la Croisette : Trump, Zelensky, Gaza. Paroles de connivence. Applaudissements de circonstance. Laffite porte une épée de bois dans le smoking, Binoche, un pistolet à eau sous le fourreau. L’un et l’autre avancent le cœur en bandoulière, le cerveau en jachère : « À l’heure où le climat, l’équité, le féminisme, les LGBT, les migrants, le racisme, ne sont plus seulement des sujets de films, mais également les mots interdits par l’administration de la première puissance mondiale, nous avons le devoir de nous demander quelle sera notre prise de parole et si nous en aurons le courage. »
Et Boualem Sansal ? Motus et bouche cousue.
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Boualem Sansal écrit avec son sang ; Laurent Laffite lit un prompteur. David Lisnard, le maire de Cannes souligne l’oubli. Il est courageux. Chaque année, sa ville brille en technicolor dans le monde entier. Il regrette qu’aucune voix ne rappelle l’emprisonnement d’un écrivain français en Algérie, retenu au mépris de tous les droits, embastillé dans un pays où Justice et Abdelmadjid Tebboune ne font qu’un. Les résistants de la Croisette ont l’indignation sélective. Juliette Binoche a rendu hommage à la photojournaliste palestinienne, Fatima Hassouna, tuée par un bombardement israélien à Gaza mi-avril. Elle a raison. Pas un mot pour Boualem Sansal. Elle a tort. À Cannes, il y a des artistes qui ont le droit à un hommage ; d’autres que le festival oublie. « Toutes ces personnes qui défendent la liberté d’expression, la liberté artistique, n’arrivent pas une fois à prononcer et à se battre pour libérer un Français, un grand écrivain – Boualem Sansal, son nom n’a été prononcé par aucun de ces artistes. » Interrogé lundi matin sur France 2, David Lisnard résume l’état d’esprit qui anime réalisateurs, acteurs, jurés, observateurs. Appelons ça l’esprit du festival pour ne pas froisser les Cannois.
Souviens-toi, Vanessa Paradis
Patrick Juvet chantait : « Où sont les femmes ? » Je demanderai à Cannes : « Où sont les artistes ? »
Rossellini (Rome, ville ouverte, 1954), Fellini (La Dolce Vita, 1963), Visconti (Le Guépard, 1963), Scorsese (Taxi Driver, 1976) Coppola (Apocalypse Now, 1979) ont transfiguré les années 50, 60, 70. Leurs films traversent le temps. Une séance de cinéma n’est pas un cours de morale. Généralités woke et consensus bobo construisent le palmarès. Mais qui se souvient des dernières Palmes d’or ?
Il y a trente ans, Vanessa Paradis apparaissait sur la scène du Palais des festivals. Robe blanche, pieds nus, visage d’ange : « Elle avait des bagues à chaque doigt/Des tas de bracelets autour des poignets. » Une guitare sèche accompagnait sa voix de cristal. Elle avait 23 ans. Elle reprenait Le Tourbillon de la vie, paroles et musique de Serge Rezvani, 97 ans depuis le 28 mars. Jeanne Moreau a immortalisé cette mélodie dans le film Jules et Jim (1962) de François Truffaut : « On s’est connu, on s’est reconnu/On s’est perdu de vue, on s’est r’perdu de vue. »
En 1995, Jeanne Moreau présidait le jury. Assise au premier rang, elle prit un micro. Vanessa Paradis vint à elle. Le solo devint duo.
J’ai revu ces images cette semaine. Regard de Vanessa, sourire de Jeanne, fondus enchaînés : « On s’est retrouvé, on s’est réchauffé/Puis, on s’est séparé. » Deux icônes, deux époques. La séquence dure moins de trois minutes. La salle se lève. Les applaudissements ne cessent plus.
Nul besoin d’une Palme d’or pour entrer dans la mémoire. Une émotion suffit. Alors, le cinéma devient magique.
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