
Quand on lui demandait la veille en interview si une Palme le stigmatiserait encore plus ou le protégerait d’un régime qui l’a plusieurs fois condamné, il nous répondait, derrière ses lunettes fumées et avec un sourire amusé : « Laissons les membres du jury travailler, eux, en toute liberté. Dimanche, je reprends l’avion pour Téhéran, je ne sais pas quels ennuis m’y attendent, mais l’Iran est mon pays et je ne saurai pas faire du cinéma ailleurs. »
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Cette récompense, le cinéaste Jafar Panahi la mérite amplement. Et Juliette Binoche n’a pas eu la maladresse, comme Nadine Labaki l’an dernier en décernant un Prix spécial du jury à Mohammad Rasoulof pour Les Graines du figuier sauvage, de réduire son œuvre cinématographique à un manifeste politique. À travers les mésaventures d’un homme qui a tout perdu après sa sortie de prison et kidnappe, avec d’autres victimes, celui qui les a torturés, le réalisateur de Taxi Téhéran réussit à raconter une nouvelle fois le courage d’une population traumatisée par la dictature des mollahs, mais toujours mue par une incroyable résilience, tout en nous embarquant dans un road movie empreint d’humanité et surtout d’un incroyable humour.
Une vraie leçon de résistance, que l’on retrouvait, abordée par un point de vue différent, dans Woman and Child d’un autre Iranien, Saeed Roustaee (La loi de Téhéran), lui aussi en compétition cette année. Cette 78e édition du Festival de Cannes a mis en compétition des films très politiques, qui témoignent de l’état du monde d’hier et d’aujourd’hui. Comme L’agent secret, qui dénonce la corruption du Brésil dans les années 1970. Wagner Moura mérite bien son prix d’interprétation pour son rôle d’homme traqué par tout le monde, et Kleber Mendonça Filho celui de la mise en scène pour son ambiance vintage prenante, mais cette fresque très longue et au scénario sinueux se retrouve un peu trop bien payée.
L’audace esthétique de certains a été récompensée
S’il y a eu hier sur la Croisette quelques heures sans électricité, il y a surtout eu dix jours de compétition sans grands chocs cinématographiques. Rien d’équivalent à Emilia Pérez ou à The Substance vus l’an dernier. Le jury a quand même cherché à récompenser les auteurs qui ont fait preuve d’une certaine audace esthétique : le Prix spécial va ainsi au chinois Bi Gan, qui signe avec Resurrection un voyage de 2h40 dans le temps et les genres cinématographiques, visuellement bluffant mais désarçonnant. On comprend qu’Oliver Laxe reçoive le Prix du jury pour Sirât, voyage en enfer explosif et immersif d’un père à la recherche de sa fille dans le désert marocain, mais on approuve moins le choix de le faire partager avec la réalisatrice allemande Mascha Schilinski qui, avec Sound of Falling, inflige une chronique à la mise en scène ampoulée et à l’histoire alambiquée.
On revient à un peu plus de délicatesse et de tendresse dans notre monde de brutes grâce à Jeunes mères de Luc et Jean-Pierre Dardenne, vétérans de la compétition et qui méritent bien leur Prix du scénario pour leur chronique pleine d’espoir et d’empathie sur des adolescentes qui tentent, avec leur bébé, de tracer une nouvelle route. Grand Prix du jury, Joachim Trier continue de déployer, avec le touchant Valeur sentimentale, son cinéma plein de sensibilité le temps de cette chronique familiale teintée de nostalgie, qui voit s’affronter un père et ses filles. La jeune Nadia Melliti, repérée lors d’un casting sauvage, sauve l’honneur du cinéma français en remportant le prix d’interprétation féminine pour sa partition tout en force et en fragilité dans La Petite Dernière de Hafsia Herzi, bouleversée jusqu’aux larmes. Une émotion qu’on aurait aimé éprouver plus souvent face aux 22 films d’une compétition où la forme (trop tape à l’œil) l’a souvent emporté sur le fond (un peu creux). Et l’ennui, voire l’agacement, sur le plaisir.
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