Quand il a vu, il y a un an, le tournant que prenaient à l’Assemblée nationale les discussions autour du projet de loi sur la fin de vie et les « digues qui sautaient », le jeune homme a pris son courage à deux mains. Cette loi, passée au crible, il la suit de près, et pour cause.
Malgré son apparence classique – oserait-on dire banale – de jeune trentenaire parisien, Florian Dosne affirme avec simplicité : « Je suis malade, et je le sais. » Il est bousculé, depuis le début de cette période de débats, par le sort des plus vulnérables dont il confie faire partie : Florian est bipolaire, comme 1 à 2,5 % de la population en France.
Les premières crises sont apparues il y a une dizaine d’années. À l’époque, le jeune homme est en quête de sens et, sur un coup de tête, décide de consacrer du temps aux plus démunis, à Calcutta, en Inde, sur les traces de Mère Teresa. Il est confronté aux mouroirs dans lesquels ceux qui sont nommés les « intouchables » – qui n’ont pas accès aux hôpitaux – finissent leur vie. À son retour en France, il est habité par les images choquantes auxquelles il a été confronté et tombe dans une dépression « foudroyante ». Il se sent « comme englouti par des ténèbres profondes et sans issue », avec l’impression d’avoir vécu quelque chose d’irréel, un cauchemar.
Quelques semaines après se déclenche sa première crise de démence. « Une envie irrépressible de me jeter par la fenêtre, tout en ayant conscience que ma mère était à côté, ce qui me retenait de passer à l’acte. » Puis viennent les bouffées délirantes, qui perdurent pendant des années. Le cerveau du jeune homme crée une réalité parallèle : « Je me prenais pour Jésus, je posais des actes insensés. » Il évoque avec pudeur des moments plus sombres parmi ses souvenirs : « Oui, je voulais mettre fin à mes jours. C’est une maladie qui fait beaucoup souffrir, je passais de phases d’euphorie à des phases de grande dépression. J’ose le dire : j’ai traversé les gouffres de la mort. Certaines personnes pensent que les bipolaires sont simplement des lunatiques, mais c’est une maladie qui mène les gens au suicide : 20 % de ceux qui sont touchés meurent ainsi. »
Il l’affirme haut et fort : « Si, à l’époque, ce projet de loi avait été voté, je ne serais plus là aujourd’hui. » Loin de lui l’idée de juger ceux qui ne pensent pas comme lui, ce qu’il répétera plusieurs fois durant l’entretien. Il relate une histoire personnelle, qui lui fait lire le monde avec humilité, et ne nie pas les épreuves qu’il a dû traverser, notamment la souffrance d’une errance médicale, les épisodes dépressifs, les moments d’hospitalisation, les traitements à adapter pour en trouver la juste mesure. Tout cela accompagné par une équipe de soignants extraordinaires.
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Catharsis
Son principal écueil ? Le déni de la maladie. L’acceptation se fait par étapes. Il y a deux ans, voulant partager son histoire mais encore incapable d’affronter au grand jour le regard des autres, il a publié sous pseudonyme un ouvrage : Ma vie aux deux extrêmes (Mame). Une sorte de catharsis, qui lui aura pris trois à quatre ans de travail d’écriture, mais pour lequel il craignait d’être stigmatisé… « Je refusais qu’on me colle une étiquette sur la tête », explique-t-il. L’année dernière, le projet de loi sur la fin de vie l’a poussé à se dévoiler. Il y a plusieurs mois, Florian a raconté son histoire sur LinkedIn. En quelques heures, il a reçu plus de 2 000 likes et énormément de messages privés : « J’ai été foncièrement touché par les réactions des gens qui se sentaient mieux compris. » Le sens de sa démarche ? « Porter l’étendard pour la défense de ceux qui sont malades psychiquement. Leur dire que des issues sont possibles, que des personnes pensent à eux, qu’ils ne sont pas seuls », explique-t-il.
Soigné mais pas guéri
À l’heure actuelle, il n’est pas guéri : « Je ne le serai jamais, mais je suis soigné. J’ai mis des années à être stabilisé, je prendrai probablement des médicaments toute ma vie, mais je suis le premier surpris d’être heureux aujourd’hui. J’ai trouvé une forme de paix intérieure. C’est ce message d’espoir que je veux faire passer. » Le témoignage apolitique de celui qui n’a jamais été encarté mais veut alerter les politiques : « Gare à la précipitation pour des décisions qui peuvent avoir un impact sur de nombreuses vies. Je m’étonne et m’inquiète de la rapidité avec laquelle ces questions philosophiques sont traitées. Le délit d’entrave ? C’est un non-sens ! Heureusement que ma famille et mes proches étaient présents à l’époque pour m’empêcher de mourir. »
Avant de quitter la table, il confie, lui-même étonné, que jamais il n’aurait pensé mener une vie telle que la sienne actuellement : il s’est marié l’été dernier avec Laurène, devant qui il a eu le courage de se présenter tel qu’il est. Aujourd’hui, il se prépare à devenir père de famille à la fin du mois. Une vie qui lui aurait semblé impensable il y a des années, dans ses phases les plus sombres. D’ailleurs, après avoir quitté son travail dans le conseil, il a rejoint Helebor, une structure qui soutient et développe des projets de soins palliatifs. Au service, à son tour, des plus vulnérables.
Ma vie aux deux extrêmes, Florian Dosne, Mame, 176 pages, 15,90 euros.
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