Assis à même le sol, plusieurs dizaines de jeunes, entonnent des chants face aux CRS qui les encerclent, Place de la Concorde. De l’autre côté de la Seine, l’Assemblée nationale. C’est là que vient d’être adopté par 305 voix contre 199 le projet de loi sur « l’aide à mourir ».
L’événement qui se tient ce soir n’a rien d’une manifestation habituelle. Ici, point de slogans. Le silence est roi, et les mines sont graves. Le millier de personnes présentes au cœur de Paris dénoncent la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté, que viennent d’approuver les députés. Tout est parti d’une simple publication sur un groupe Facebook. Elisabeth, jeune ergothérapeute, propose de relancer les Veilleurs, à l’occasion du vote sur la fin de vie. Cela faisait près de 7 ans que l’organisation avait disparu du devant de la scène.
Ce mouvement, lancé par Axel Rokvam pour contester la loi Taubira sur le mariage entre personnes de même sexe, se revendique apolitique et aconfessionnel. Son mode opératoire est simple et inédit : les manifestants s’assoient sur le sol dans des lieux publics et lisent des témoignages et textes philosophiques, le tout entrecoupé de chants et de musique.
Face à face avec les CRS
Aussitôt postée, la proposition d’Élisabeth suscite l’enthousiasme. Plusieurs centaines de personnes annoncent leur présence. Arrive enfin le jour J. Alors que le soir tombe, des groupes de jeunes commencent à se rassembler au centre de la place de la Concorde. « Je suis là pour défendre les plus faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre, confie Sixtine, qui vient de sortir du travail. Il faut qu’on se batte, j’en ai marre de ne rien faire, j’ai envie de réagir, de faire bouger les choses ». Soudain, une consigne circule dans la foule : « Il faut s’asseoir ! ». Aussitôt dit, aussitôt fait, les manifestants s’installent sur le bitume, tandis qu’un orateur s’empare du micro.
« C’est un triste vote qui vient de se dérouler à l’Assemblée nationale »
Ils sont maintenant près d’un millier à se masser autour des enceintes. Dans la foule, les fauteuils roulants côtoient les poussettes et les cols romains. « C’est un triste vote qui vient de se dérouler à l’Assemblée nationale, lâche l’ex-responsable des jeunes zemmouristes, Stanislas Rigault, présent à la veillée. Je félicite les 199 députés qui ont eu le courage de voter contre. Nous n’avons pas su écouter les soignants qui nous alertaient. Cette loi introduit une pression sur les plus faibles, qui sont considérés comme un coût pour la société. Il ne faut surtout pas se démobiliser ».
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Soudain, sirènes hurlantes, des fourgons de CRS se déploient autour de la place. Plusieurs dizaines de membres des forces de l’ordre en sortent, rejoints par les motards de la Brav-M. La veillée menace de tourner court. Impassibles, les manifestants regardent les policiers les encercler. « Vous êtes libre de rester ou de partir », lance Axel Rokvam. La situation se tend.
Après quelques minutes de négociations avec les CRS, consigne est finalement donnée aux manifestants de se lever pour prendre la route de la Place du Canada, à un kilomètre de là. Mais une partie des Veilleurs ne l’entend pas de cette oreille. Des huées s’élèvent de la foule. « Il faut rester là, il ne faut pas bouger », crie une femme âgée. Après quelques minutes de flottement, les Veilleurs finissent par se mettre debout. Dans la pénombre, un chant est entonné : le chant de l’Espérance, l’hymne des Veilleurs. En tête du cortège, Elisabeth ouvre la marche. Vêtue d’une blouse blanche, la jeune femme apparaît bien frêle aux côtés des CRS qui l’entourent.
« C’est une réponse anthropologique face à une rupture anthropologique »
« J’ai le sentiment que cette loi est un rouleau compresseur, témoigne Elisabeth. Je me suis dit que le soir du vote, j’avais envie d’être assise et de dire non. » Celle qui a travaillé 8 ans en soin palliatif s’est soudain souvenue du mouvement des Veilleurs. « C’est une réponse anthropologique face à une rupture anthropologique », explique la jeune femme. « J’ai contacté le fondateur, et l’on a mobilisé une équipe toute nouvelle, avec des jeunes. Et nous nous sommes lancés dans ce mouvement pacifique. »
Philosophie et méditation
Les centaines de participants arrivent enfin place du Canada. Les veilleurs se rassoient, et la soirée reprend son fil, comme si rien ne s’était passé. C’est maintenant au tour du philosophe Damien Le Guay de prendre la parole. « Nous avons constaté que le gouvernement a employé des tromperies et des néologismes au sujet de l’euthanasie, fustige l’auteur de « Quand l’euthanasie sera là » publié en 2022 aux Éditions Salvator. « Le vrai sujet est de proposer une alternative à l’euthanasie et au suicide assisté », déclare le philosophe.
« On transgresse un interdit social fondateur : celui de tuer »
« Je suis là, ce soir, car pour la première fois dans l’histoire de notre pays, le principe qui gouvernait jusqu’ici notre législation a sauté. Ce principe, qui disait que toute vie humaine est digne, sans exception, sans condition, et sans restriction. » Jean-Frédéric Poisson a la mine sombre. L’ancien député fait partie des plus ardents opposants au projet de loi sur la fin de vie. « On transgresse un interdit social fondateur : celui de tuer, martèle d’une voix grave, qui ne tremble pas, le président du parti Via, héritier du Parti chrétien-démocrate. On est en train d’instaurer une violence d’État dans une société qui a terme ne protégera plus que ceux reconnus par la loi comme étant digne de protection. »
Parcourant du regard les rangées de visages juvéniles, qui boivent les paroles de Damien Le Guay, Jean-Frédéric Poisson esquisse un sourire. « Je suis heureux de voir qu’il y a beaucoup de monde. Cela me rappelle les soirées des Veilleurs d’il y a une dizaine d’années… ».
Début d’un mois de mobilisation
Alors que le jour baisse, des lumignons sont distribués aux participants. Peu à peu allumés, ils donnent à la veillée une allure singulière et envoûtante, qu’observent avec curiosité les passants.
« Moi j’aime la vie ! Ma vie elle est fragile, elle est belle »
Un jeune homme s’avance désormais devant l’assemblée. Louis est atteint de la myopathie de Duchenne, maladie dégénérative incurable. « Comme vous pouvez le voir, je ne marche pas, je ne suis pas capable de manger, de me laver… Je suis dépendant à 100 % des autres, lâche l’étudiant. Cette loi qui a été votée a créé en moi une profonde angoisse. Est-ce qu’un jour je ne serai plus digne de vivre ? » La foule retient son souffle, l’émotion est palpable. « Moi j’aime la vie ! Ma vie elle est fragile, elle est belle », lance Louis sous les applaudissements.
Après une émouvante pièce de théâtre, la veillée touche à sa fin. Lorsque l’on demande à Jean-Frédéric Poisson s’il sera présent au prochain rendez-vous, la réponse fuse : « Évidemment ! On peut être dépité, déçu. On pourrait se dire c’est foutu. Mais il faut montrer au peuple français que non, cette loi n’est pas acceptable. La persistance de la voix des Veilleurs dans l’espace public a une portée symbolique dont nous ne mesurons pas l’impact. Donc mobilisons-nous ! ».
Rendez-vous est donné par les organisateurs à mardi prochain, quelque part dans Paris. « Le mois de juin sera un mois de mobilisation », lance Axel Rokvam. Les veilleurs sont sortis de leur léthargie.
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