Je me souviens. La si belle devise du Québec devrait nous aider, de ce côté-ci de l’Atlantique, à nous rappeler que deux révolutions politiques sont en cours en Amérique du Nord. Il y a bien sûr le Trump Circus, cet extravagant capharnaüm fait de surprises et de revirements, dont il est difficile de tenir la chronique quotidienne. À côté de ce cirque destructeur de l’économie et de la stabilité américaines et mondiales, l’autre révolution politique américaine, sans doute moins spectaculaire et suicidaire, mais plus profonde et durable, concerne le Canada.
L’élection de Mark Carney comme Premier ministre, ce père de famille catholique, fils d’instituteur ayant grandi dans un modeste village du Grand Nord canadien – le Canada périphérique – devenu un exceptionnel gouverneur de la banque d’Angleterre, fait prendre un tournant décisif et heureux à un pays vers lequel nous devrions utilement opérer un rapprochement stratégique. D’abord, Mark Carney a gagné son élection en appliquant la seule ligne qui vaille face à Donald Trump : la ligne dure, sans concessions face à un homme qui présente le Canada comme le futur 51e État des États-Unis, à acheter avec des dollars ou à prendre par la force. Un prédateur ne reculera jamais si on ne lui oppose aucune résistance : c’est dans sa nature de dévorer les faibles. C’est ainsi que, a contrario, M. Trump ne cesse de reculer face à la Chine, au Canada, et bientôt face à l’Europe, qui a fini par comprendre cette dynamique payante de résistance.
Ensuite, l’élection de Mark Carney vient mettre un terme, enfin, à la puissante dérive wokiste que le Canada a dû subir, particulièrement pendant la décennie de Justin Trudeau, cet héritier en politique (fils de Pierre Elliott Trudeau), insatiable donneur de leçons qui a accablé les Canadiens avec son catéchisme du pire. Celui de la lutte contre un prétendu « racisme anti-palestinien », du primat donné à une politique immigrationniste, à la théorie du genre, aux ultraminorités ultravisibles, à la culpabilisation systématique des mâles blancs qui lui ressemblent, etc. Il avait annoncé la couleur lors de son élection, affirmant qu’« il n’y a pas d’identité fondamentale au Canada » mais « des valeurs communes : l’ouverture, le respect, la compassion […] Ces qualités font de nous le premier État postnational ». Raté.
Des intérêts communs
Débarrassé de ses mauvais leaders, mais sous pression de l’agressivité des États-Unis (menaces d’annexion, tarifs douaniers), le Canada est aujourd’hui à la croisée des chemins. Or, au-delà d’une langue et d’un passé partagés, il apparaît spectaculairement que le Canada et la France ont un intérêt commun puissant et urgent à opérer un rapprochement stratégique majeur. En attendant un rapprochement plus large entre l’Europe et ce très grand pays – le deuxième plus vaste au monde derrière la Russie.
Les cartes d’identité économiques de nos deux pays sont incroyablement proches. Nous avons peu ou prou les mêmes défis : des taux de chômage en hausse autour de 7 % ; des ratios de dette sur PIB à 110-113 % ; une dette par habitant autour de 50 000 euros ; des dépenses publiques excessives. Nous avons des atouts similaires : des investissements significatifs dans la défense (plus de 3 % du PIB) et exactement le même niveau de dépense de santé par habitant (3 900 euros par an). Nous partageons des positions de leadership mondial dans les mêmes industries majeures au XXIe siècle (défense, finance, agroalimentaire notamment).
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Le Canada et la France, ensemble, constituent la troisième puissance économique mondiale
Nous différons fortement dans les domaines suivants : nous avons des ressources naturelles epsilonesques quand ce pays immense regorge de minerais, de forêts, d’eau, de gaz et d’hydrocarbures (un dixième des réserves mondiales prouvées de pétrole). Leur dépense publique est forte mais maîtrisée (44 % du PIB, contre 57 % pour nous), notamment grâce à de spectaculaires et répétés programmes de réforme de l’administration (possibilité de faire des ruptures conventionnelles avec les fonctionnaires ; déploiement d’outils numériques pour repenser en profondeur les tâches de l’État). En revanche, le Canada a une moindre culture et de moindres investissements en innovation que la France – sans parler du nucléaire.
Faire le deuil des États-Unis
Le moment est venu – idéalement aujourd’hui, au plus tard en 2027 – d’initier un rapprochement transatlantique majeur entre nos deux nations, confrontées aux mêmes défis (l’Amérique de Trump), aux mêmes adversaires (la Russie « voisine » par le Grand Nord), et ayant des atouts particulièrement complémentaires. Les entreprises des mêmes industries peuvent commencer à explorer les rapprochements (on pense en particulier à la défense), à la condition que l’État français ne s’en mêle pas une seconde ! On se souvient du veto imbécile infligé en février 2021 à l’opération prévue dans le secteur de la grande distribution, entre Couche-Tard et Carrefour, pourtant si évidente et dans l’intérêt des Français (a-t-on déjà vu des grandes surfaces se délocaliser ?) comme de ce groupe.
C’est en revanche dans les domaines du commerce transatlantique et dans le régalien que l’État français peut favoriser des initiatives et partenariats intelligents. Dupliquer avec le Canada les accords de défense et de sécurité (Lancaster House) signés avec la Grande-Bretagne en 2010. Monter avec l’Union européenne et le Danemark, autorité souveraine du Groenland, des opérations voire des bases militaires communes pour assurer la sécurité de ce pays voisin du Canada, si stratégique et si convoité (par les Russes, les Chinois, et l’hubris de Donald Trump). Nos chasseurs alpins savent faire. Favoriser, au moment où les États-Unis veulent tuer le commerce et la croissance mondiale via leurs tarifs, les conditions d’une zone de libre-échange entre le Canada et la France, et au-delà entre les pays américains à l’exclusion des États-Unis, et les pays européens.
Tant que Donald Trump et ses affidés seront au pouvoir aux États-Unis, il faut faire le deuil d’une relation commerciale, régalienne et stratégique fructueuse avec cet ancien allié. Et au contraire multiplier les rapprochements avec les pays dont nous sommes les plus proches par la culture, la géographie, l’histoire et la langue. À l’évidence, débarrassé des oripeaux du wokisme, le Canada de Mark Carney, avec lequel nous avons cinq siècles d’histoire commune depuis Jacques Cartier, est de ceux-là. À notre tour de leur dire « je me souviens », afin de construire ensemble la relation transatlantique majeure du XXIe siècle.
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