Crit’air, aplaventrisme, padel, téléprésentiel… Chaque année, le Petit Larousse fait entrer 150 nouveaux mots en ses pages. Au-delà des débats qui entourent chaque sortie, comment s’élaborent ces 2 048 pages ? Carine Girac-Marinier dirige le département Dictionnaire et encyclopédie chez Larousse. Philosophe de formation, elle nous a ouvert les portes de l’institution.
Le JDNews. Comment choisit-on les mots qui entrent dans le dictionnaire ?
Carine Girac-Marinier. Chaque année, 3 000 mots apparaissent dans la langue française. C’est beaucoup, mais beaucoup ne sont pas susceptibles de rentrer dans le Petit Larousse parce qu’ils sont peu utilisés ou seulement par des techniciens ou la jeune génération. Il faut donc choisir. On s’oblige à un quota de 150 nouveaux mots et sens, pour éviter les effets de mode. On peut nous dire un peu conservateurs ou pas très rapides, mais l’idée, c’est de ne pas trop devancer la langue. On utilise deux critères de choix : le critère quantitatif, que le mot ait des milliers, voire des millions d’occurrences. Et puis un critère qualitatif, c’est-à-dire qu’un ensemble de générations et de catégories socioprofessionnelles le côtoient.
Il y a ensuite différentes catégories : nouvelles technologies, francophonie, gastronomie… On couvre ainsi tous les champs du savoir et on ajoute des régionalismes et mots issus de la francophonie (Québec, Suisse, Belgique, Afrique et Maghreb).
Et des anglicismes ?
La suite après cette publicité
On essaye d’être vigilants, mais quand on n’a pas d’équivalent français, on les introduit. Cette année, on a ajouté à un mot existant un sens issu de l’anglais, c’est amusant. Il y a désormais deux entrées pour le verbe « bader » : le nouveau sens issu de l’anglais qui signifie « déprimer », mais aussi le sens provençal, qui renvoie à l’idée de contempler, prendre son temps.
Vous êtes un reflet de la société, de l’évolution de sa langue.
Tout à fait : toutes les évolutions sociétales se reflètent dans les mots. Cette année, beaucoup viennent des Jeux paralympiques : parasport, cécifoot ou encore boccia.
Comment se fait la mise en avant de la francophonie dans l’ouvrage ?
Pierre Larousse, Bourguignon, avait glissé dès le départ certains mots de sa région. Nous avons décidé de poursuivre son ouverture avec la francophonie. Les Québécois, on le sait, sont très créatifs : le mot « divulgâcher », rentré il y a cinq ans, est quand même bien plus joli que « spoiler » !
Qui y a-t-il dans le comité de sélection des mots ?
Il y a des lexicographes ; également des terminologues (ou encyclopédistes), qui ont des disciplines de prédilection ; enfin, des conseillers externes, très spécialisés, pour un total d’une trentaine de personnes.
Comment se passent les réunions du comité ?
Ce sont nos réunions préférées ! On se réunit dans la belle salle Pierre Larousse. Ce sont des réunions-fleuves, ça dure quatre heures, on parle de toutes les problématiques soulevées par l’évolution de la société. C’est aussi passionnant, au moment du déjeuner, d’aller découvrir de nouveaux mots de la gastronomie.
Oui, la gastronomie est bien représentée (umami, food truck, Stéphanie Le Quellec…). Est-ce un choix ?
C’est la société qui pousse les mots et leur usage. C’est drôle, quand on a fini le dictionnaire, on voit se dessiner des couleurs différentes d’une année à l’autre : cette année, les Jeux paralympiques ont donné une couleur très inclusive, mais on a aussi beaucoup de mots gastronomiques avec l’onigiri, le skyr, le nacho…
Quels sont les mots que vous avez sortis ?
Contrairement à ce que disait Georges Perec, nous n’avons pas de tueur de mots, ni de mots qui sortent du Larousse, même si ça fait partie de la légende. Lors des grandes refontes qui ont lieu tous les vingt ans, on peut être amenés à enlever quelques mots, mais c’est une très faible part : à la dernière refonte, en 2012, on avait enlevé une centaine de mots et on en avait ajouté 3 000. Notre langue s’enrichit et on a besoin de garder les mots anciens qu’on peut trouver dans nos lectures, mais nous faisons appel à l’intelligence de nos lecteurs : on a par exemple gardé « magnétoscope » mais enlevé « magnétoscoper ».
Quant aux célébrités entrées cette année dans le dictionnaire, on est parfois surpris de découvrir qu’elles n’y étaient pas : certes Léon Marchand rentre, mais Cédric Klapisch, Eminem, Alain Chamfort aussi. Comment se fait la sélection des célébrités ?
Elle est drastique : 50 personnalités par an, c’est un peu comme entrer à l’Académie. On couvre toutes les disciplines : écrivains, comédiens, cinéastes, chefs, musiciens, scientifiques… Ce qui compte, c’est la permanence de cette notoriété. Ça peut surprendre, mais on ne rentre pas les personnalités en début de carrière, plutôt en milieu de parcours, voire en fin de carrière. Pour les sportifs, c’est différent : on a une grille de critères par rapport au palmarès.
Y a-t-il de nouveaux champs lexicaux que vous surveillez particulièrement ?
Évidemment tout le champ de l’intelligence artificielle. On a fait rentrer le « prompt » [instruction envoyée à un algorithme d’IA, NDLR] cette année. On continue à avoir beaucoup de vocabulaire autour de l’écologie, comme les larmes de sirène, ces billes de plastique qui polluent les océans. On observe une recherche du bien-être, aussi : lâcher-prise, zénitude, flexitarisme…
Y a-t-il un mot que vous vous réjouissez de voir entrer ?
La périménopause fait son entrée, c’est un mot important. Et puis, j’aime le mot pair-aidance [accompagnement d’un patient dans son chemin vers la guérison, qui repose sur le partage d’expérience] : c’est joliment formé et ça désigne quelque chose d’essentiel.
Petit Larousse illustré 2026, Larousse, 2 048 pages, 34 euros.
Source : Lire Plus






