Début mars, Donald Trump était persuadé qu’il avait le pouvoir de changer le monde et celui de terminer les guerres. Comme toujours quand le président américain est émotif ou frustré, cela se traduisait par des tweets bourrés de superlatifs écrits en majuscules sur le mode : je vais mettre un terme à cette guerre qui n’aurait jamais eu lieu si j’avais été aux commandes… Il faut dire qu’en se rapprochant de la Russie et en forçant l’Ukraine à négocier, il venait d’ouvrir un épisode inédit des relations russo-américaines qui aura bouleversé l’ordre mondial, tissant entre les deux pays un dialogue inespéré avec la volonté affichée de faire sortir l’Europe de l’histoire. Russes et Américains sont allés très loin, jusqu’à envisager la construction d’une Trump Tower à Moscou, ce qui, en langage Trump, est la preuve véritable que les discussions étaient sérieuses.
Mais lorsqu’il s’est agi d’offrir une issue au conflit en Ukraine, la proposition américaine de geler le front, d’abandonner toutes prétentions territoriales sur la Crimée et le Donbass, et de garantir que l’Ukraine n’adhérerait jamais à l’Otan s’est heurtée à une réalité de terrain. D’abord, Donald Trump, qui est habitué à être au centre du jeu, n’a toujours pas compris que Moscou ne fondait pas son action en Ukraine en fonction de lui. Même s’ils ont pris acte avec enthousiasme d’un changement d’attitude des Américains envers eux, les Russes, comme les Européens d’ailleurs, continuent d’agir en utilisant le logiciel d’avant. C’est-à-dire en tenant compte du fait que les États-Unis demeurent la principale force d’appui des Ukrainiens contre qui ils se battent depuis trois ans.
Trump a certes exercé une pression maximale sur Zelensky pour le contraindre à négocier, allant jusqu’à l’humilier à la Maison-Blanche devant les caméras du monde entier. Il a certes imposé à tous, Européens compris, la nécessité de se placer sur le chemin de la paix, il n’en a pas pour autant retiré du front l’énorme dispositif qui, depuis Wiesbaden en Allemagne, pilote le conflit aux côtés des Ukrainiens. Sans les Américains, tout le monde le sait, la guerre s’arrêterait en quelques semaines, les Européens n’ayant pas les moyens de prendre le relais.
Pourtant, ceux-ci font tout pour montrer qu’ils sont à la hauteur et bien décidés à prendre leur destin militaire en main. Dernier épisode après les velléités d’envoi de troupes affichées par la France et le Royaume-Uni, la proposition faite par le nouveau chancelier allemand, Friedrich Merz, de lever toutes les restrictions sur l’usage d’armes de longue portée en Ukraine. Elle a été suivie de l’annonce, au cours de la visite de Volodymyr Zelensky à Berlin, qu’Allemagne et Ukraine allaient produire conjointement des missiles à longue portée. La nouvelle a réjoui le président ukrainien qui, pour l’occasion, avait pour la première fois troqué son légendaire tee-shirt kaki pour un costume noir, ce qu’il avait omis de faire à la Maison-Blanche, au grand regret de Donald Trump… Merz a toutefois éludé la question de la livraison des missiles Taurus et de leur utilisation contre le territoire russe, qui reste le point fondamental, mais le chancelier allemand a fait son effet.
À Moscou, Dmitri Peskov considère que « c’est une escalade ». Le député de la Douma, Andreï Kolesnik, explique que la Russie s’autoriserait à « frapper des cibles allemandes si de telles armes étaient utilisées ». Comme un air de déjà-vu. L’autorisation faite aux Ukrainiens, le 17 novembre 2024 par Joe Biden, d’utiliser des missiles Atacms avait provoqué les mêmes réactions. On assisterait presque à un retour à l’ère précédente, avec menaces de sanctions contre la Russie, même si Trump s’y refuse pour ne pas, dit-il, « mettre en péril les négociations ». Livraison de missiles et d’armements divers à l’Ukraine, manœuvres aux frontières orientales de l’Otan jusqu’en Finlande où, en face, Moscou réajuste son dispositif et multiplie les franchissements de frontière avec ses avions de chasse dans le secteur de la mer Baltique.
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Moscou n’a pas intérêt à arrêter alors qu’il est en train de gagner
Jusqu’ici, c’est bien la réalité du terrain qui a fait échouer l’effort de Trump pour obtenir la paix. Moscou n’a en effet aucun intérêt à arrêter alors que, militairement, il est en train de gagner. Donald Trump a beau expliquer que « Poutine joue avec le feu », que sans lui aux commandes, il arriverait des choses « très mauvaises » à la Russie, cela ne change pas grand-chose. Le président russe sait parfaitement que les sanctions, un peu plus un peu moins, ne marchent pas. Il va falloir trouver d’autres arguments. Volodymyr Zelensky le sait bien. Il y a longtemps que le temps n’est plus l’allié du président ukrainien. L’Ukraine a urgemment besoin d’une pause. S’il résiste toujours, le pays donne actuellement des signes d’une inquiétante fragilité, tant dans sa défense antiaérienne que sur le terrain où, certains jours, les Russes avancent de plusieurs centaines de kilomètres carrés. Du 24 au 26 mai, le pays a subi des frappes aériennes sur ses villes qui comptent parmi les plus violentes depuis le début du conflit avec 921 drones Shahed et 78 missiles tirés contre une trentaine de localités.
Zelensky mise aussi sur un durcissement de la position américaine. Il vient de proposer à cet effet un format de négociation à trois avec Trump et Poutine. Proposition aussitôt refusée. Zelensky accuse alors Moscou de chercher « des raisons de ne pas arrêter la guerre ». Mercredi, dans la soirée, c’est au tour de Sergueï Lavrov d’y aller de sa proposition à l’Ukraine d’une deuxième séance de pourparlers, à Istanbul toujours, lundi prochain, afin de transmettre à Kiev un mémorandum précisant les conditions pour un éventuel accord, comme convenu lors de la précédente réunion. Le ministre de la Défense ukrainien, Roustem Oumierov, a réagi en exigeant que la Russie transmette à Kiev son mémorandum avant la réunion, afin qu’elle « ne soit pas vaine ». « La partie russe dispose d’au moins quatre jours avant son départ pour nous fournir son document pour examen », a-t-il écrit dans un message posté sur X. La paix n’est pas pour demain, mais peu à peu les bases d’un accord s’établissent.
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