Le JDD. Donald Trump a fait une tournée dans les pays du Golfe pour négocier des contrats. Emmanuel Macron était en Asie du Sud-Est avec des grands patrons. Lui aussi chasse des contrats. La guerre commerciale se joue-t-elle sous nos yeux ?
Stéphane Séjourné. Notre stratégie commerciale se déploie sur trois axes. Le premier, c’est la négociation sur les tarifs. Nous en sommes seulement à la définition du périmètre des droits de douane et des secteurs qu’ils concernent. Le second axe se joue sur la conquête de nouveaux marchés : tous les pays ont intérêt à diversifier leurs clients et donc à trouver de nouveaux débouchés pour leurs industries. De nombreux secteurs à forte valeur ajoutée technologique, comme l’aéronautique, ont besoin de nouveaux marchés. Le troisième axe dépend intrinsèquement de notre capacité à créer de l’innovation, pour maîtriser de nouvelles technologies.
Comment agissez-vous, à votre niveau, pour garder l’avantage ?
Par la mise en place de stratégies défensives pour éviter, dans cette période, de perdre des industriels, de perdre des contrats et de perdre des marchés à l’étranger. Trump nous a obligés, et c’est une bonne chose, à être plus flexibles et à agir en lien direct avec les entreprises pour comprendre leurs contraintes, en fonction de leur situation et du contexte de l’État membre où elles sont installées. Pour mener cette mission, nous avons créé une task force au niveau de la Commission, sous mon autorité, qui répertorie tous les contacts pris par les administrations à l’étranger, notamment celle de Trump, avec nos industriels et grands groupes européens.
L’enjeu, c’est de dissuader les entreprises de céder aux offres de Trump pour qu’elles s’installent aux États-Unis ?
La suite après cette publicité
C’est la deuxième partie de notre mission, qui est offensive. Concrètement, nous sommes alertés sur des contacts directs entre la Maison-Blanche et des chefs d’entreprise ou des grands patrons, certains de l’ordre de la séduction, d’autres sur un ton menaçant pour qu’ils délocalisent leurs sites de production ou leurs sièges aux États-Unis. C’est une évolution nouvelle de la guerre commerciale. La task force nous permet de déployer un réseau d’informateurs, puis de prendre contact avec ces cibles pour voir concrètement quelles contraintes réglementaires nous pouvons lever, ou de quelle façon nous pouvons les aider, pour qu’elles choisissent de rester en Europe. Tout cela en coordination avec les gouvernements des États membres.
Est-ce une révolution culturelle pour la Commission ?
Nous nous sommes adaptés. Tous les mois, nous envoyons ce qu’on appelle des « omnibus » de simplification au Parlement et au Conseil européens pour alléger, corriger des réglementations identifiées comme trop contraignantes par les entreprises. L’omnibus du mois dernier était sur l’agriculture, celui du mois prochain portera sur la défense. Qu’a-t-on déjà réussi à faire ? Un exemple : j’ai porté une réforme la semaine dernière pour exempter les ETI (entreprises de taille intermédiaire) d’une partie des réglementations européennes auxquelles les PME échappent. Et la mise en œuvre est immédiate, pas pour dans un, deux ou trois ans…
« Il ne tient qu’à nous de lever les contraintes »
Second exemple : nous venons de lever les amendes infligées aux constructeurs automobiles qui étaient sanctionnés financièrement s’ils ne vendaient pas suffisamment de véhicules électriques tels que définis par l’Europe, dans la perspective de la fin des moteurs thermiques. Les patrons de Stellantis et Renault l’ont réclamé il y a quelques semaines. C’est fait. Ils auraient pu être tentés de délocaliser leur production aux États-Unis. Autre révolution culturelle : construire avec les entreprises les plans d’urgence. On l’a fait pour l’acier et ça permettra sûrement de sauver la filière en Europe.
Les États membres jouent-ils le jeu du collectif ? Leurs intérêts sont parfois divergents…
La conjonction d’intérêts est très forte, puisqu’il s’agit d’éviter de voir appliquer des droits de douane à l’ensemble de l’Europe, tous secteurs et tous pays confondus, sans distinction. Donc tous jouent le jeu afin de préserver leur base industrielle. Pour paraphraser Pompidou, je défends une Europe qui n’emmerde pas les Français et qui permet d’offrir des solutions aux industriels dans une période particulièrement tendue. Nous sommes à un moment clé de l’économie mondiale : ce que nous faisons maintenant aura des répercussions dans les dix prochaines années. C’est ce qui oblige la Commission européenne à s’adapter et à trouver des flexibilités, à agir beaucoup plus vite, ce qui n’était pas dans son ADN. Cela commence par la suppression d’une tranche de bureaucratie qui a participé très fortement au narratif antieuropéen à l’étranger. C’était le narratif de Trump, auquel nous avons résisté pour imposer l’unité des États membres. Nous devons la sauvegarder dans ce contexte de recomposition de l’économie mondiale.
Le premier marché pour les Européens, c’est le marché intérieur, or il est encore fortement entravé…
Sur les biens, dans le marché intérieur, il n’y a aucun droit de douane entre États membres. C’est le principe du marché unique. Malgré cela, l’équivalent des réglementations différentes d’un pays à l’autre équivaut à charger les échanges de 50 % de droits de douane sur les biens et plus de 100 % sur les services. Si une entreprise française veut aller vendre des biens ou des services chez un de ses voisins, elle doit constituer une filiale sur place, avoir un représentant légal, passer un contrat avec un cabinet d’audit pour sécuriser juridiquement son marché… C’est tellement dissuasif que cela conduit nos PME à se développer préférentiellement à l’international et à délaisser les marchés qui sont à leur porte.
Je rappelle que l’Europe pèse 450 millions de consommateurs. Il ne tient qu’à nous de lever ces contraintes, ça ne dépend pas des Américains. Je formulerai des propositions dans quelques mois, pays par pays, pour harmoniser l’ensemble de nos réglementations européennes et permettre à nos chefs d’entreprise de passer d’un pays à un autre plus facilement pour y construire des marchés. En parallèle, je lancerai début 2026 une révision des marchés publics pour intégrer le Buy European Act, qui instaurera des critères de préférence européens dans l’achat public. Là encore, cela offrira de nouveaux débouchés, qui leur seront réservés.
« Nous devons harmoniser nos douanes au niveau européen »
L’Europe est prise en étau entre les États-Unis d’un côté et la Chine de l’autre. Comment se protéger sur le front de l’Asie ?
L’approche européenne peut être ferme mais tout en étant constructive. Le problème ne tient pas à nos liens commerciaux mais aux dépendances que nous avons créées.
Avec quelles armes ?
Cela passe par la réforme des douanes et le renforcement de la protection des frontières européennes. On ne peut pas permettre une plus grande circulation des biens et des services à l’intérieur de l’Europe si on ne protège pas dans le même temps les frontières à l’entrée. L’e-commerce en provenance de Chine risque d’atteindre plus de 6 milliards de petits colis à moins de 150 euros sur le territoire européen. Un ogre qui mange une partie de l’économie des PME européennes et françaises. Notre protection doit aller aussi au-delà des douanes : obligations de composants européens dans les voitures électriques, voire les batteries, limite d’import (les fameuses clauses de sauvegarde) sur l’acier, mesures contre le dumping.
Comment s’en protéger ?
D’abord, il fallait en finir avec l’exemption de droits de douane des colis à moins de 150 euros. C’est fait. Dans un deuxième temps, nous devons mettre en œuvre un contrôle beaucoup plus systématique, et donc une harmonisation de nos douanes, au niveau européen. Avec un fichier commun pour savoir exactement ce qui rentre dans l’Union européenne, et une autorité de surveillance et de coordination des douanes. Aujourd’hui, il y a trop d’écart en matière de contrôle d’un pays à l’autre. Ce qui laisse ouvertes de grosses mailles dans le filet. Or beaucoup de produits non conformes à nos standards de sécurité devraient être bloqués et renvoyés. Le problème, c’est qu’au Havre, quand vous avez un produit pour 2 000 qui est rejeté, dans un autre grand port européen c’est un produit sur 2 millions qui est bloqué. Nous devons harmoniser et renforcer les contrôles.
Source : Lire Plus





