Maladresse, coïncidence ou pacte corruptif ? Près de sept années après les premiers éléments portés à sa connaissance, la justice voit encore flou. La question, en apparence, est assez simple : Julie Gayet a-t-elle profité de la position de président de la République de son compagnon, François Hollande, pour faire financer un film qu’elle produisait ? Depuis 2021, une information judiciaire est ouverte par le parquet national financier (PNF) pour « corruption », « trafic d’influence », « blanchiment », « concussion » et « corruption d’agent public étranger ».
L’affaire, qui fait grand bruit en Inde, beaucoup moins en France, s’ancre en janvier 2016, lors de la visite de François Hollande à New Delhi. Le président français y annonce la vente de 36 avions de chasse Rafale à l’Inde dans le cadre d’un accord intergouvernemental portant sur un montant de près de 8 milliards d’euros. Victoire industrielle pour Dassault. Enjeu stratégique pour la France.
La presse indienne lâche une bombe. Anil Ambani, magnat proche du président indien, Narendra Modi, s’est retrouvé au cœur du contrat en tant que partenaire industriel local de l’avionneur français. C’est lui qui est chargé de la mise en place des « offsets », ces fameuses compensations industrielles que doit consentir tout bénéficiaire de contrat de défense. En clair, le vendeur de Rafale doit investir à hauteur de 50 % du montant du marché en finançant des infrastructures locales. Et c’est donc le milliardaire indien qui s’en chargera. Parallèlement, la presse indienne s’interroge. Reliance Entertainment, filiale spécialisée dans les médias et le cinéma du groupe d’Anil Ambani, est le producteur associé sur un film français, Tout là-haut, réalisé par Serge Hazanavicius avec comme tête d’affiche Kev Adams. La société coproductrice du film ? Rouge International, cofondée par Julie Gayet.
Des intérêts privés ?
Il n’en faut pas plus pour que l’opposition indienne suggère un possible conflit d’intérêts. La gauche indienne s’empare de l’affaire, évoque du « favoritisme », un « pot-de-vin culturel » et un « capitalisme de copinage ». Interrogé en septembre 2018 par Mediapart, François Hollande entend se défendre de tout conflit d’intérêts avec le groupe d’Anil Ambani qui a partiellement financé le film de sa compagne. Mais il s’embourbe : « C’est le gouvernement indien qui a proposé ce partenaire, nous n’avions pas notre mot à dire », affirme-t-il, avant de se reprendre quelques jours plus tard, interrogé par l’AFP, assurant qu’il n’était « pas au courant ».
Trop tard. La première déclaration prend à revers la version officielle des gouvernements indiens et français, ceux-ci ayant toujours affirmé que Dassault avait choisi librement ses partenaires locaux. Tollé immédiat à New Delhi, où l’opposition accuse le gouvernement Modi d’avoir favorisé Anil Ambani. Surtout, côté français, elle expose l’Élysée à un soupçon de taille : celui d’avoir, consciemment ou non, laissé des intérêts privés s’entrelacer avec une opération stratégique.
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À Paris, plusieurs diplomates et pontes du renseignement s’époumonent en entendant la justification de l’ancien président. Le Quai d’Orsay met un terme à la polémique par voie de communiqué de presse : « Conformément à la procédure d’acquisition indienne, les industriels français ont toute liberté de choisir les partenaires industriels indiens qu’ils estiment les plus pertinents » pour les projets d’offsets. Mais les Indiens n’en restent pas là. Le 4 octobre 2018, un ancien ministre et un avocat anti-corruption portent plainte auprès du bureau central d’investigations de New Delhi contre Narendra Modi pour « abus de pouvoir » et « octroi d’avantages indus ».
Anil Ambani, Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, et l’ancien ministre indien de la défense, Manohar Parrikar, sont eux aussi visés pour « complicité ». Vingt-deux jours plus tard, en France, Sherpa, l’association de lutte contre « les nouvelles formes d’impunité liées à la mondialisation », dépose une plainte. Elle sera classée sans suite en juin 2019 pour « absence d’infraction ». En effet, les premières discussions entre l’avionneur français et le groupe d’Ambani sont anciennes. Elles remontent à 2007, soit neuf ans avant la signature du contrat. Date à laquelle Narendra Modi n’était pas au pouvoir. Il reste une gâche pour Sherpa afin de forcer la justice à enquêter. Les avocats William Bourdon et Vincent Brengarth déposent en avril 2021 une plainte avec constitution de partie civile et sollicitent l’ouverture d’une information judiciaire.
Depuis, la justice avance à tâtons. La procédure n’est pas épaisse : un tout petit millier de pages. Aucune mise en examen n’a été prononcée. Les juges ont tout de même entendu en octobre dernier, à deux reprises, Julie Gayet, sous le régime de l’audition libre. « Elle a répondu de façon claire et précise à toutes les questions qui lui ont été posées. Depuis, aucune demande complémentaire ne lui a été adressée », fait savoir au JDD son avocat, Me Jean Ennochi. Cette semaine, Libération a rapporté dans ses colonnes le contenu de ses déclarations. Elle n’aurait pas « du tout [été] au courant » de l’implication du groupe Reliance Entertainment dans le marché des 36 avions Rafale vendus à l’Inde. « J’ai découvert cette affaire par Mediapart, après la sortie du film », fin 2017, assure-t-elle.
Un mystérieux dîner à l’Élysée
Pourtant, toujours selon Libération, les enquêteurs ont remonté un intrigant dîner à l’Élysée le 12 juin 2016. Le milliardaire indien Anil Ambani et son fils, présents en France pour l’Euro de football, sont invités dans les appartements privés du Palais. Sont présents les deux hôtes, le président, sa compagne, ainsi que des proches « intimes », raconte Julie Gayet aux policiers. Elle jure qu’il « n’y a eu aucune discussion autour des Rafale ». Soit. Mais surtout, que François Hollande ignorait qu’Anil Ambani était le financier de son film à hauteur de 1,65 million d’euros. Le doute subsiste. D’autant que trois mois plus tôt, désireux de voir les coproductrices du film qu’il finançait, Ambani avait rencontré Julie Gayet au Bristol, un palace situé à quelques pas de l’Élysée. « Dans cette affaire, il y a évidemment plusieurs maladresses. Et un mauvais timing. Ce qui peut constituer une faute. Mais je ne crois pas à un pacte de corruption entre Hollande, Gayet et Ambani », souffle un proche du dossier. « François Hollande a sans doute beaucoup de défauts. C’est un animal politique. Mais il n’est pas vénal », poursuit cette source.
Anil Ambani finançait son film à hauteur de 1,65 million d’euros
De son côté, la justice risque de rester sur sa faim. Car François Hollande bénéficie de l’immunité présidentielle, la révision constitutionnelle de 2007 ayant confirmé le principe de l’irresponsabilité du président de la République. Pour autant, accepterait-il de répondre aux questions d’un juge, sans être mis en cause, uniquement en tant que témoin pour corroborer ou infirmer les propos de son épouse ? Sollicité par le JDD, son entourage n’a pas donné suite.
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