On s’attendait à des « efforts » à la hauteur everestienne des dérapages incontrôlés des déficits publics en France : on ne voit qu’une morne plaine d’annonces déjà éculées. À son crédit, Amélie de Montchalin avait tout de même annoncé la fusion ou la fermeture d’un tiers des opérateurs d’État, permettant d’économiser 2 à 3 milliards d’euros par an et de réallouer 180 000 postes de fonctionnaires ainsi libérés. Mais, à l’exception de cette annonce courageuse et qui va dans le bon sens, qu’entend-on du côté de son N+1, Éric Lombard ? Des velléités de travailler sérieusement (« Nous ne mettrons pas en place de nouvel impôt », le 30 avril), vite balayées par la tentation de la facilité et du pire : le Concours Lépine des nouveaux impôts, ou des fermetures de niches fiscales, ce qui revient au même.
La TVA sociale ? L’idée « mérite d’être regardée » (19 mai). Le fromage, absolument indu, des taxis payés par la Sécurité sociale (3 milliards d’euros) ? On l’attaque 48 heures, avant de reculer. En revanche, le crédit d’impôt sur les services à la personne (6,7 milliards d’euros), qui permet aux jeunes ménages parents de jeunes enfants de travailler tous les deux ou à des seniors de faire effectuer des tâches qu’ils ne peuvent plus assumer eux-mêmes à des tiers ? On pourrait supprimer ! Ce serait, pour reprendre la si juste formule d’Eugénie Bastié, « le dernier clou sur le cercueil de la natalité française ». Et de ces emplois non délocalisables et si nécessaires à nos sociétés déshumanisées.
Ces mesures disparates et éphémères ne sont pas à la hauteur des enjeux : le déficit, cette année, c’est 175 milliards d’euros, pas 10 milliards. Elles ne sont pas non plus de nature à créer chez les Français un choc de confiance, ni à imposer à un État balourd et impotent une contrainte l’obligeant à enfin se ressaisir et créer de bonnes pratiques de gestion de ses ressources, humaines comme financières. Or, c’est bien là que le bât blesse et qu’il faut porter l’estocade.
Premier recruteur de France
Si l’État était une entreprise, on le sait, elle serait déjà en faillite, ou sous la coupe d’un administrateur judiciaire l’obligeant à geler ses embauches, à restreindre ses dépenses et à drastiquement changer de modèle économique. Or, avec 175 milliards d’euros de déficit public, que fait le service public ? Il plastronne, et recrute ad nauseam. On apprend ainsi, sur vocationservicepublic.fr, que « la fonction publique restera en 2025 le plus grand recruteur de France », avec l’argent des contribuables et des entreprises privées. Le « top des filières qui recrutent en 2025 » ?
Obliger l’État à mieux gérer ses ressources, c’est là qu’il faut porter l’estocade
La filière médico-technique de la fonction publique hospitalière : 100 000 postes à pourvoir en cinq ans, et tant pis si vous vous demandez comme moi à quoi servent les grappes de personnel administratif désœuvré dans les hôpitaux publics. Vient ensuite, dans ce phrasé digne des Diafoirus de Molière, la filière médico-sociale de la fonction publique territoriale : 80 000 postes sur cinq ans. Puis la filière enseignement : 20 000 postes par an. Mention spéciale au secteur administratif dans les collectivités locales, qui revient « à la mode » après plusieurs années de « marasme » (comprendre : le gel de recrutements inutiles). Pourquoi ? Parce que cela ne s’invente pas, il va falloir accompagner les fusions de collectivités qui vont générer de nouveaux besoins en matière d’expertise financière, comptable, gestion des transports (inventaire à la Prévert).
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Là est le génie bureaucratique français : même quand on fait des économies de structure (supprimer des échelons), on réussit encore à créer des emplois inutiles et bien payés. La contre-proposition cette semaine, dans ce numéro consacré aux dérives mortelles de nos finances publiques, aura le mérite de la simplicité. Si MM. Bayrou et Lombard sont sérieux, qu’ils décrètent immédiatement le gel de toute embauche dans la fonction publique, jusqu’à ce que notre budget revienne à l’équilibre.
Le prix de leurs privilèges
Ce gel total aura trois vertus : d’abord, il fera faire des économies immédiates dans la dépense publique, et pour longtemps. Un emploi de fonctionnaire en moins, c’est quarante années de rémunération en moins à payer, et vingt à vingt-cinq années de charges de retraite en moins. À l’échelle d’environ 60 000 recrutements annuels, on parle de près de 3 milliards d’économies sur une seule année, et plus de 300 milliards pour une promotion de « non-recrutés ».
Deuxième avantage : cela contraindra toutes les administrations françaises à réformer leur organisation interne. À ne pas rester à l’âge de pierre et de Courteline, quand les outils du numérique et le traitement des big data leur permettent de décupler leur efficience au travail, qu’ils soient magistrats, enseignants, médecins, infirmiers ou agents territoriaux.
Enfin, ce gel obligera, par solidarité et sens du devoir, les fonctionnaires ayant le privilège d’avoir aujourd’hui leur emploi à vie et leur retraite garantie, à se bouger vite et fort pour que leur administration contribue, à grande vitesse, au retour à l’équilibre du budget de la nation. Plus de travail, plus d’efficacité, moins de dépenses inutiles : c’est le prix à payer de leurs privilèges et le prix pour effacer la honte collective d’avoir laissé leur masse salariale augmenter de plus de 6 % (6,7 milliards) l’an dernier.
Est-ce rendre service à ces jeunes diplômés que de leur laisser croire que le pays a les moyens de financer leur carrière ?
Ce gel pourra ne pas concerner les effectifs en charge de notre défense (personnel militaire) et de notre sécurité (gendarmes, sapeurs-pompiers, policiers). Il frappera durement les promotions sortantes des écoles de fonctionnaires, dont les diplômés devront aller trouver un employeur privé avant de revenir à la fonction publique, lorsque ses comptes seront à nouveau à l’équilibre. Mais peut-il en être autrement ? Et est-ce rendre service à ces jeunes diplômés que de leur laisser croire que le pays a les moyens de financer leur carrière – ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ?
Sans cet électrochoc, couplé à plusieurs contre-propositions passées (règle d’or constitutionnelle interdisant les déficits budgétaires, non-remplacement de 100 % des fonctionnaires partant à la retraite, suppression de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, suppression des lois, décrets et normes créant de l’administration nouvelle), nous savons ce qui nous attend : une dérive à la grecque ou à la vénézuelienne. Alors que des pays comme le Canada, l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie nous ont montré que le chemin du redressement était possible, sans drame ni convulsions. À condition de le vouloir, collectivement, et que chacun en prenne sa part, retraités, chauffeurs de taxi, fonctionnaires inclus.
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